La philosophie de Maria Montessori ne fleurit pas seulement dans les écoles. Sa méthode s’applique désormais au sein des maisons de retraites pour permettre aux personnes âgées, notamment celles souffrant de troubles cognitifs, de retrouver autonomie, utilité sociale et plaisir d’agir au quotidien.

On connaît les écoles Montessori – du nom de la pédagogue et médecin italienne qui a mis au point, au début du XXème siècle, une méthode éducative qui place l’enfant au centre des apprentissages. On ne sait pas toujours que cette philosophie commence doucement à se diffuser dans les maisons de retraites. L’initiative en revient au psychologue et chercheur américain Cameron Camp, spécialiste de l’accompagnement des personnes âgées.  Ses enfants ont suivi leur scolarité dans une de ces écoles et sa femme y enseigne, il est frappé par la pertinence des valeurs et des outils proposés par Maria Montessori. Il décide donc de mettre en place la méthode Montessori adaptée aux personnes âgées, en particulier ceux souffrant de troubles cognitifs comme la maladie d’Alzheimer. Une pédagogie inventée pour les petits, appliquée à leurs (arrière-) grands-parents ? N’y a-t-il pas un risque d’infantilisation ? Le neuropsychologue Jérôme Erkès, responsable au sein de la société AG&D de formations Montessori en collaboration avec Camp, balaye d’emblée cette critique. « Il ne s’agit pas de traiter les personnes âgées comme des enfants, au contraire. Plus qu’une méthode, les écrits de Maria Montessori proposent une vision universelle de l’humain et des valeurs fondamentales pour chacun. Ce sont le respect indéfectible de la personne, de son individualité, de ses choix ; le maintien de sa dignité dans les interactions sociales ; la confiance en ses potentiels. » Il s’agit donc avant tout, pour l’accompagnant, de changer son regard et sa posture pour considérer non pas la pathologie et les déficits qu’elle entraîne, mais la personne elle-même et ses capacités préservées. Cela revient à aider la personne âgée à décider et à faire, au lieu de décider et de faire à sa place.

Vision Montessori : repérer les capacités de la personne âgée

Concrètement, comment amorcer ce changement ? « Tout le challenge est de trouver ce qui a du sens pour l’individu, résume Jérôme Erkès. Partir de qui il est, de ce qui l’intéresse et donc apprendre à le connaître. Le premier outil est donc une grille d’observation travaillée avec le personnel, pour apprendre aux aidants à reconnaître ce qui fonctionne encore chez la personne. » Détaillant quatre domaines – capacités motrices, sensorielles, sociales et cognitives –, ce questionnaire sert de base à un accompagnement personnalisé de chaque résident, qui lui permet d’exploiter ses potentialités. Et le neuropsychologue de donner l’exemple d’un homme qui parlait très difficilement et présentait d’importants troubles. Les premiers jours en institution augurent mal : il arrachait prises et interrupteurs au gré de ses déambulations dans les couloirs. « Typiquement, c’est le genre de personne à qui l’on va donner des sédatifs pour le canaliser, avec les conséquences que cela entraîne. L’équipe médicale a réfléchi autrement et s’est demandée qui il était. Il se trouve que c’était un ancien électricien, très bon bricoleur. On lui a donné des planches à poncer, des trous à percer avec une foreuse et, étape par étape, il a construit une jardinière surélevée, utilisée aujourd’hui par tous les résidents. Depuis, ses troubles du comportement ont disparu, sa fille ne le reconnaît plus et il a un but au quotidien. Il participe à la vie de la communauté. Vous l’auriez mis au loto, ça ne se serait pas bien passé. Le bricolage, c’est ce qu’il aimait et savait faire. » Et comme l’on est jamais si bien connu que par soi-même, le deuxième « outil » consiste à apprendre à demander à l’intéressé ce qu’il souhaite : Voulez-vous faire l’activité A ou l’activité B ? Vous préférez vous doucher maintenant ou plus tard ? Mettre la chemise rayée ou la bleue ? Histoire qu’il garde, autant que possible, le contrôle de sa vie au travers des gestes du quotidien.

Plus d’autonomie et moins de troubles du comportement

Notion centrale de la méthode Montessori, les activités concrètes de ce type présentent plusieurs intérêts pour la personne concernée. Se fixer un but, aussi modeste soit-il, et s’engager dans une action socialement utile est bien sûr essentiel à chacun pour garder l’envie de se lever le matin. Mais en outre, « l’activité aide au maintien ou à la récupération de l’indépendance fonctionnelle, précise Jérôme Erkès. Et permettre de rester actif, c’est permettre de garder son autonomie. Le cognitif est démultiplié quand il est associé à une action. Enfin, pendant que la personne est engagée dans une activité porteuse de sens pour elle, elle ne présente pas de troubles du comportement. Et si l’activité se répète dans le temps, les troubles diminuent. » Selon le neuropsychologue, la méthode Montessori permettrait une importante augmentation du sommeil, une amélioration significative de l’expression des émotions positives, une diminution des affects dépressifs et des troubles du comportement chez la personne âgée. Avec, à la clé, la possibilité de diminuer la prescription de psychotropes comme les antidépresseurs et les anxiolytiques.

Méthode Montessori, maison de retraite, autonomie

Alzheimer et méthode Montessori : bonnes pratiques en EHPAD

À première vue, rien d’impossible à mettre en place. D’ailleurs, sur le terrain, on fait parfois « du Montessori » sans le savoir. Comme à l’EHPAD de Trélazé où, selon la cadre de santé et de vie sociale Elisabeth Thétas, « le terreau était là, il n’y avait plus qu’à arroser ». Elle a trouvé l’engrais chez AG&D et convaincu son directeur et quelques agents de s’y rendre à l’occasion d’une conférence. D’abord un brin inquiet que l’approche ne soit trop singulière, le responsable accepte finalement que l’ensemble de son personnel soit formé à la méthode Montessori adaptée aux personnes âgées présentant des troubles cognitifs. Katia Pelletier, aide-soignante et assistante de soins en gérontologie, en sort « complètement transformée. Nous ne sommes plus des aidants, mais des ”facilitateurs” : on se met en recul des activités que la personne peut faire seule, on observe et on découvre beaucoup de capacités qu’on n’aurait pas décelées. » Et tant pis si la toilette ou la vaisselle ne sont pas toujours bien faites. L’EHPAD adopte l’idée de valoriser l’individu dans ce qu’il veut et peut réaliser. Comme pour cet homme qui marchait peu malgré des jambes toujours fonctionnelles, incité à faire du vélo car fan du Tour de France, qui avale désormais 5 km tous les matins. Ou cette femme qui a, peu à peu, recommencé à parler et à sourire depuis qu’elle s’occupe des animaux du parc. Du côté de l’équipe, tous ont abandonné le « pouvoir de la blouse » pour s’habiller en civil et portent un badge avec leur prénom en grosses lettres, sans logo ni fonction – un moyen tout simple de favoriser la relation et le dialogue. Le discours et l’attitude se veulent résolument positifs pour ne pas fragiliser les résidents.

Méthode Montessori en maison de retraite ou à domicile

« C’est un nouveau métier qu’on demande au personnel, avec des moyens réduits, reconnaît Elisabeth Thétas. Cela demande un travail énorme aux soignants : une capacité d’observation fine car il faut accepter de ne pas faire à la place de la personne, mais ne pas non plus la mettre en difficulté. Et de la rigueur, car il ne doit pas y avoir un seul jour où l’on déroge à ces règles. On doit vraiment se déprogrammer et se reprogrammer. » Mais d’après Katia Pelletier, si la méthode réclame de l’engagement de la part des employés, il ne semble pas exiger, à terme, davantage de temps. « Par exemple, au PASA (pôle d’activités et de soins adaptés), c’était nous, les soignants, qui distribuions le café, avant. Avec la méthode Montessori, c’est une résidente qui le prépare et le donne aux autres. » Même chose quand il s’agit de planter des tomates, de plier du linge, de gérer la chorale ou le loto. Et selon Elisabeth Thétas, les résultats sont là : moins de somnifères et plus de déambulateurs quand l’EHPAD avait auparavant surtout besoin de fauteuils. Surtout, « les résidents ne sont plus éteints : vous avez le regard d’une personne vivante, pas d’une personne éteinte qui attend la mort. » Un changement précieux qui, avec le concours des familles et des intervenants à domicile, peut également s’observer chez les aînés restés dans leur logement.

Ressources

Depuis 2010, la société AG&D (Accompagnement en gérontologie & développement) dispense des formations Méthode Montessori adaptée pour les EHPAD, les institutions et les équipes de soins à domicile. Une formation à destination des proches est actuellement en cours de préparation.

Activités fondées sur la méthode Montessori pour les personnes atteintes de démence de type Alzheimer, Cameron J. Camp, éd. MYERS Research Institute, en vente sur le site d’AG&D : 53 € le volume 1, 36 € le volume 2 et 88 € les deux volumes (+ frais de port de 7 €).

Application en EHPAD des principes de la méthode Montessori pour améliorer la prise en charge des résidents atteints de troubles cognitifs, mémoire des docteurs Thierry Colin et Pascale Colin-Jacquet (2016)