Ils ne doivent pas être nombreux les aidants proches qui peuvent jurer, croix de bois, croix de fer, qu’ils n’ont jamais rêvé de s’enfuir. De la fuite définitive à l’échappée temporaire, revue des manières de partir ou de rester, de prendre peur ou de faire face… ou des deux à la fois.

Une chute, une hospitalisation, un AVC, un diagnostic Alzheimer et c’est le ciel qui nous tombe sur la tête : un père, une mère, dont on prend conscience, plus ou moins brusquement, du vieillissement, de la fragilité liée à l’âge, d’une impossibilité à vivre seul. Parmi les sentiments qui peuvent alors tout submerger, il y a cette envie irrépressible de prendre ses jambes à son cou, de partir à l’autre bout du monde, de tout larguer pour échapper à la catastrophe… Si le sentiment est courant, voire légitime, les réactions sont diverses.

Voir ses parents vieillir en regardant ailleurs, fuir pour de bon

Il y a ceux qui s’enfuient vraiment, ceux qui en meurent d’envie mais qui restent. Et ceux qui restent sans savoir qu’ils fuient, ceux qui aident sans être là, ni à l’écoute de l’autre, ce parent âgé fragilisé, ni à l’écoute de ce qui brasse et remue en eux. « S’enfuir, c’est aussi ne pas assumer le rôle d’aidant, ne pas le vivre dans sa dimension affective, explique Pierre Charazac, psychiatre et psychanalyste à Lyon. Certaines personnes sont auprès de leurs proches, elles occupent la place tant bien que mal, mais elles n’expriment pas les sentiments que le rôle d’aidant familial éveille. Comme lorsque l’on devient père ou mère, la position d’aidant proche interroge la personne sur ses idéaux, sur sa capacité de remplir son rôle. » Puis il ajoute, à propos de ces situations où les proches aidants finissent par quitter le navire : « En toute fin de vie, on voit de véritables fuites, certains aidants délèguent alors tout à l’équipe soignante. »

Joëlle a 59 ans et s’occupe de sa mère âgée de 94 ans. Sa sœur, d’abord aidante principale, a décidé de partir deux mois en Inde. « Je pense que ma sœur a fui, elle a peur, ça se précipite. On n’a pas du tout parlé de l’après, quand notre mère ne sera plus là, » analyse Joëlle. Elle poursuit, sur ce qui l’a le plus surpris dans son vécu d’aidante : « On ne peut pas imaginer la force de cet affect, sa dimension, ce lien qui surprend. On ne sait pas jusqu’où on peut aller dans le don de soi. Bien sûr que cela fait peur de voir sa mère baisser la garde. Mais c’est riche. Nous avons parlé de la mort, ma mère a surtout peur de mourir seule, de souffrir. Mais elle dit bien qu’à un moment, il faudra que cela s’arrête. »

Accepter la finitude, aider son parent âgé et rester vivant

Voir vieillir ses parents renvoie à notre propre finitude, et donc aux années, qu’il nous reste à vivre, aussi nombreuses et actives soient-elles encore. C’est ainsi que Christiane a réagi lors de la première hospitalisation de sa mère dont elle avait commencé à s’occuper, quand un diagnostic de maladie neurodégénérative est venu la mettre face à son âge et à ses désirs. « J’ai dit à mon frère, qui est plus jeune : moi, j’ai 65 ans, je ne veux pas continuer jusqu’à 70 ans ! Il faut voir comment accueillir maman dans une maison. J’ai été brutale, » se souvient-elle. Puis elle ajoute : « On a eu envie de fuir au loin tous les deux. Alors, on s’est posé la question : et si on a envie de partir ? Et l’on s’est dit qu’il fallait qu’on fasse 50 / 50, quoiqu’on vive, six mois / six mois s’il le faut. » Avec l’idée en tête qu’il était possible de partir et qu’ils pouvaient compter l’un sur l’autre, Christiane et son frère ont mis en place une aide efficace et attentive à leur mère.

Le simple fait de savoir que la “fuite” est envisageable peut donner des ailes, voire permettre de trouver des forces dans le fait même d’aider son parent malade. « Ce qui est compliqué pour les aidants familiaux, c’est leur rapport à leur propre mort, » précise Claude Jourdain, psychologue clinicienne à Lyon. Ce regard sur la finitude est aussi divers que les individus et leur histoire de vie, et évolue au fil des années, d’un événement à l’autre. Dans le temps de l’aide, certains parviendront à basculer ou à osciller, de l’idée de la fin qui approche à celle de la vie au présent, comme le dit Claude Jourdain : « Si j’aide et que je deviens un soignant, c’est que je suis vivant. »