S’ils soignent, certains médicaments prescrits dans le cadre de maladies au long cours provoquent parfois des troubles de l’humeur d’intensité variable. Un phénomène à connaître pour mieux agir face et avec un conjoint souffrant.

On connaît les médicaments destinés à modifier l’humeur. On ne sait pas toujours ceux qui, prescrits pour soigner une maladie donnée, entraînent des effets indésirables sur le cerveau, de la simple irritabilité à la dépression. Pourtant, « il y en a beaucoup, estime Régis Bordet, président du Conseil scientifique de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique. Notamment dans les maladies cardiovasculaires, neurologiques ou auto-immunes. On trouve par exemple des antiépileptiques, certains antagonistes du calcium [prescrits en cas d’insuffisance coronarienne et d’hypertension artérielle], les corticoïdes ou les interférons [utilisés dans le traitement de la sclérose en plaque]. »

Etudes des effets secondaires des traitements sur l’humeur

En outre, une étude menée en 2016 par des chercheurs de Glasgow a pointé l’impact de quatre classes de médicaments contre la pression artérielle sur l’humeur (dépression et troubles bipolaires en particulier), principalement des bêtabloquants et des inhibiteurs calciques ainsi que, dans une moindre mesure, des diurétiques thiazidiques et des antagonistes de l’angiotensine. Et au King’s College de Londres, une expérience conduite en 2017 sur les souris a mis au jour la responsabilité du témozolomide, fréquemment donné aux malades atteints d’un cancer du cerveau, sur la survenue d’une dépression.

Mais avant d’agir, encore faut-il, pour le patient et/ou l’entourage, repérer ces troubles de l’humeur, évaluer leur degré d’importance et s’assurer qu’ils sont consécutifs au traitement et non, par exemple, à l’inquiétude et à la fatigue provoquées par la maladie elle-même.

Troubles de l’humeur : angoisse, irritabilité, anxiété

Souvent sous-estimés par les médecins, les troubles mineurs ne sont généralement pas évoqués dans la mesure où ils n’interfèrent pas sur le pronostic vital du patient et restent difficiles à relier à une cause médicamenteuse. « Personne n’en parle », confirme Laurence Fardet, dermatologue qui connaît bien les effets de la cortisone sur l’humeur – le médicament, utilisé notamment pour soigner la polyarthrite rhumatoïde, les maladies inflammatoires (Horton), pulmonaires (formes graves de l’asthme) ou auto-immunes (lupus), figure parmi ceux qui provoquent le plus de troubles du cerveau. « Il s’agit surtout d’irritabilité et d’insomnies – mais sans fatigue, donc les patients ne s’en plaignent pas », précise la spécialiste, rappelant toutefois la très forte proportion de personnes concernées : un patient sous corticoïdes sur deux souffre aujourd’hui de troubles modérés.

Des sautes d’humeur qui s’estompent avec le temps

Si elles ne sont pas préoccupantes du point de vue médical, ces manifestations peuvent toutefois perturber les relations avec les proches, qui ne comprennent pas toujours ces sautes d’humeur – pas plus que l’intéressé(e). En connaître la cause est donc indispensable pour espérer voir la situation s’apaiser. « Le malade s’auto-flagelle souvent, remarque Laurence Fardet. Quand on lui explique que le médicament modifie fréquemment l’humeur, il est content de savoir que ce n’est pas lui qui est fragile. Et l’entourage, qui s’inquiétait de le voir devenir agressif, est rassuré. »

Et après ? « Il faut voir si les troubles d’humeur passent ou non. Ils peuvent survenir à l’instauration du traitement et disparaître ensuite », assure le docteur Bordet. C’est d’ailleurs le cas des corticoïdes, dont les effets secondaires des médicaments s’estompent généralement deux ou trois semaines après la première prise. « Mais il faut rester vigilant, continue le pharmacologue. Une irritabilité peut aussi être les prémices d’une dépression. Il ne faut pas hésiter à demander au malade ce qu’il ressent, l’amener à nommer son anxiété, son angoisse… »

Sautes d'humeur et effets secondaires des médicaments tendent à s’atténuer avec le temps
Avec le temps, les sautes d'humeur dues au traitement peuvent s'apaiser ©iStock

Cortisone et humeur : dépression et accès maniaques

En cas de troubles d’humeur majeurs – une dépression caractérisée, des envies suicidaires, des accès maniaques, une attitude anormale… –, le médecin doit en revanche en être immédiatement alerté. Il recherchera la cause du problème et si elle s’avère consécutive au traitement, élaborera la réponse la mieux adaptée au patient. « Il faut toujours penser à une cause médicamenteuse face à une dépression, pour confirmer ou récuser l’hypothèse, affirme Régis Bordet. Puis estimer sa gravité et les alternatives possibles. »

« On fait très attention aux troubles neuropsychiatriques, affirme en écho le professeur Fardet, qui a participé à plusieurs études sur les effets secondaires des corticoïdes. On ne met pas toujours la dépression sur le compte du traitement et les patients n’en parlent pas forcément. C’est un peu tabou et ils pensent parfois que c’est le contrecoup de la maladie. Mais le risque d’envies suicidaires peut être multiplié par six ou sept » avec les corticoïdes, responsables de troubles graves chez environ 5 % des patients.

Dans ce type de cas, le médecin baisse alors les doses du médicament incriminé, voire le supprime si c’est possible et, le cas échéant, peut décider d’ajouter un traitement antidépressif ou un somnifère pour pallier les insomnies.

En tout état de cause, le patient ne doit bien évidemment jamais interrompre son traitement sans l’avis de son médecin, seul à même d’évaluer les risques de ses effets secondaires en lien avec un centre de pharmacovigilance.

 

Ressources :

Laurence Fardet est l’auteur des nombreux documents d’information sur la cortisone et ses effets secondaires proposés par le site Cortisone-info

L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) présente une liste des Centres régionaux de pharmacovigilance (CRPV), qui recueillent les déclarations d’effets indésirables adressées par les patients et les professionnels de santé