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« Est-ce que je peux poser une question…. Ce soir il s’agit d’une des miennes... »

Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 27 février 2018 23:51:29
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27 Février 2018 - « Est-ce que je peux poser une question…. Ce soir il s’agit d’une des miennes... »

Hier, alors que je récupérais Mike au foot, une camionnette de livraison stationnait en plein milieu de la chaussée empêchant tout autre véhicule de passer.  Je patientais quelques instants en me disant que le chauffeur, me voyant dans son rétroviseur, finirait par avancer…. Mais en vain.  Après 10 bonnes minutes, d’un petit coup de klaxon, je lui signifiais mon agacement.  Il n’obtempéra pas immédiatement mais fini par avancer.  Entre temps, Mike m’avait copieusement grondé d’avoir osé bousculer quelqu’un qui n’avait rien fait : « mais Maman, il n’a rien fait, les gens ont le droit de vivre, il ne faut pas les gronder ! »  C’est son point de vue sans nul doute.  Il attendait comme moi et avait indéniablement plus de raisons d’être impatient.  Il venait de passer une heure et demi d’entrainement dans le froid et devait mourir de faim à une heure si tardive.  Et pourtant, il ne manifestait aucune impatience et se trouvait choqué de mon impertinence à houspiller cet homme qui ne faisait dans le fond que croiser mon chemin.

Quelques minutes plus tard, toujours sur la route de la maison, je l’entends soupirer d’aise.  Sans même que j’ai le temps de l’interroger sur la signification de cette expression, il dit : « je vais prendre un bon bain, ça me fera du bien ! »  L’aplomb qu’il mit, dans cette affirmation, paru celui d’un adulte.  Une sagesse épicurienne émanait de cette projection, à tel point que je me suis un instant surprise à aspirer à la même chose.  Détendu sur le siège passager, son corps étendu de tout son long épousait les formes du dossier, de l’assise et des accoudoirs sans claire démarcation entre le tissu de la voiture et ceux de ses habits.  Il semblait se fondre dans le décor tant sa posture décontractée, presque abandonnée, aspirait au confort d’un repos bien mérité.  Un sourire béat éclairait son visage dont les yeux mis clos indiquaient qu’il rêvait tout éveillé.  En le regardant je me mis à le jalouser.  Quel bonheur de pouvoir ainsi s’extraire à la complexité et à l’agitation du monde pour se vautrer dans l’aise d’un simple moment de plaisir à venir.  M’arrive t’il ainsi de me laisser aller à la gourmandise d’une perspective proche et plaisante ?  Quand ai-je ressenti pour la dernière fois cette envie sereine d’un désir simple et accessible ?  Saurai-je même encore aujourd’hui m’y soumettre si d’aventure je croisais son chemin ? 

Nous passons le pas de la porte de la maison.  En entrant, il laisse échapper un soupir de satisfaction ponctué d’un « il fait bon ».  Il range son manteau.  Il monte les marches.  Il prend son pyjama, fait couler son bain.  En bas, nous l’entendons chanter à tue-tête.  Tel un « jukebox », il entonne tous les airs captés durant les jours qui précèdent.  « Randomly ».  Sans égard pour les transitions ni les styles de morceaux qui n’ont pour seule unité que son enthousiasme à les déclamer.  Au bout de 45 minutes je monte l’extraire de cette bulle, dans laquelle, sans aide extérieure, il pourrait rester des heures.  L’eau est froide.  A sa surface des dizaines de pailles flottent.  Il me regarde, étonné.  Pour lui, le temps semble s’être arrêté.  Je fais irruption dans son intimité sans prévenir.  Ses mains fripées agrippent le bord de la baignoire.  Il se lève et se rince.  Il se sèche et s’habille.  Il me suit dans les escaliers pour aller manger.

Je ne me retourne pas mais tous mes sens captent son bien-être.  J’enfile mon manteau à la hâte.  Je dois aller à une réunion pour la Capoeira de Lola.  Pétrie de culpabilité, j’ai surchargé mon quotidien d’une obligation supplémentaire pour contribuer aux activités de ma fille autant que je me dévoue à la cause du handicap de mon fils.  Algèbre malsain d’une équité absurde !  Bien que convaincue de l’ineptie de cette démarche, je n’ai su m’y soustraire lorsque l’occasion m’a été offerte il y a 6 mois et regrette depuis de m’y être prise au piège tout en constatant inévitablement l’hypocrisie de cette dévotion.  Je sors dans un froid glacial laissant mes enfants et mon mari partager la convivialité du souper.  Sur le chemin qui me sépare de la réunion je me pose cette question : « who’s the fool ? » (Qui est fou ?)  Agresser l’autre sans cesse sans raison ! Souffrir d’efforts incessants plutôt que de jouir de la simplicité d’occasions suscitées !  Ne pas voir le bonheur qui se cache à portée de main, n’importe où et tout le temps !  Ils savent faire tant de choses que nous sommes incapables d’apprécier ou même de voir ? 

J’entre dans ce petit appartement où des « capoeiristes » aguerris préparent un festival brésilien.  Entre la tension des délais et la bienveillance de la communauté, je me sens comme entre ma vie et la sienne.  L’une est pleine de rien.  L’autre est vide de sens.  Le problème est que nul ne saurait dire qui est qui ?

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