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« Est-ce que je peux poser une question…. Je veux pas y aller ! »

Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 11 juin 2018 10:44:22
Blog
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12 Juin 2018 - « Est-ce que je peux poser une question…. Je veux pas y aller ! »

D’ordinaire, cette objection appelle une explication.  Pourquoi ne veux-tu pas y aller ?  Avec Mike, pas besoin de chercher à expliquer.  Ce refus n’est pas le reflet de sa volonté mais l’expression de son inconfort.  Il n’aime pas changer.  Vous non plus me sans doute !  Nous sommes peu à aimer cela.  Changer signifie accepter de remettre en question un mode de vie, une manière de fonctionner, des habitudes, un goût, des relations, des émotions, des sentiments.  Installés confortablement dans un quotidien que nous avons mis du temps à rendre agréable, nous nous accrochons tous, plus ou moins, aux rituels qui le composent et ne changeons qu’en cas de nécessité ou pour le plaisir à l’occasion de vacances ou à l’exception d’un évènement.  Alors le changement est programmé, assumé, souhaité et maitrisé.  Nous en comprenons les codes, le début et la fin.  Nous anticipons ses aléas et acceptons ses inconvénients car nous connaissons ses bienfaits et les motivations qui nous l’ont fait chercher.  L’équilibre entre la quête d’une satisfaction et l’inconfort qu’elle occasionne se fait naturellement car nous nous adaptons.

Pour Mike le changement est tout autre, parce qu’il le subit.

Encore enfant, il ne décide pas vraiment de son emploi du temps.  Nous le prévenons, longtemps à l’avance, du programme des semaines à venir.  Nous répétons patiemment les étapes à franchir, insistant sur les aspects qui lui seront agréables, minimisant les efforts qu’il lui faudra fournir.  Nous simulons le cheminement de pensées qui nous vient naturellement pour qu’il l’adopte et se prépare par notre intermédiaire.  Comme à tâtons, il nous fait répéter quotidiennement ces étapes pour se les approprier et se rassurer.  Enumérer chaque activité.  Disséquer du début à la fin chaque weekend, chaque journée.  Expliquer qui sera là ?  Qui participera ?  Raconter où cela aura lieu ? et pourquoi ?  Zoomer et dézoomer pour que chaque événement prenne place dans le temps en partant d’aujourd’hui jusqu’à la date en question.  Placer des repères familiers, tout au long de ce jeu de piste permanent.  Des repas.  La routine de la semaine.  Des périodes de l’année récurrentes et rassurantes.  Les anniversaires, les vacances d’été, Halloween, La Vogue aux marrons, Noel, Le ski, Pacques, les fêtes d’école et les spectacles annuels ; autant de petits cailloux qui aident Mike à retrouver son chemin dans une année qu’il semble sinon traverser dans l’obscurité.

Pour lui changer est permanent.  Avec le temps il s’est fait au séquençage de la journée et tolère de glisser du matin au soir sans angoisse.  Nous devons quand même l’accompagner en verbalisant l’agenda de la journée afin qu’il accepte d’y entrer et d’y rester.  Là où, pour nous, les heures se succèdent et nous poussent du réveil au coucher sans que nous n’y prenions garde ; pour lui, le temps file et d’être conscient du mouvement perpétuel de son tapis roulant, il vacille du vertige de se sentir porté sans comprendre où il va arriver, ni même s’il pourra s’arrêter.  Alors, lorsqu’il dit « je veux pas y aller ! » c’est que la marche est trop haute, le rythme trop soutenu.  Accroché au planning, concentré sur ses moindres détails qui lui servent de repères autant que de prises auxquels se raccrocher pour ne pas tomber, il perçoit soudain une étape qui lui semble plus ambitieuse que les autres et se crispe.  Raide et mal à l’aise, sa seule défense est alors le refus d’avancer.  Parce que c’est loin ?  Parce qu’il perçoit plus d’inconfort que de plaisir ?  Parce que nous y allons trop vite sans respecter son rythme, sans l’avoir assez préparé ?  Parce qu’autre chose n’est pas encore terminé et qu’il n’est pas question d’entamer avant d’avoir achevé ?  Parfois tout simplement, parce qu’il ne veut pas y aller, parce qu’il arrive que l’expression soit appropriée sans que cela ne soit jamais garanti !  Alors nous lui expliquons, calmement et constamment, ce qui est en train de se passer et ce qui va arriver.  « Tu veux y aller mais tu n’aimes pas ce que cela déclenche chez toi ».  « Tu vas voir, ça va aller ».  « Quand nous y serons, tu seras heureux d’y être et tu ne voudras alors plus revenir ».  En disant cela je mesure combien sa condition impacte son quotidien.  Déjà aujourd’hui alors que chaque pas doit être guidé et assuré pour qu’il ne tombe pas.

Alors adulte ! Demain quand il devra seul vivre et décider de bien plus que suivre ce qui lui est proposé....  Comment vivre sans savoir comment ça marche ?  Imaginez-vous être dans un pays dont vous ne maitriser pas la langue et n’avez aucune chance de l’apprendre.  Vous vous adapterez et interpréterez chaque situation par votre maitrise des codes sociaux et votre capacité à les analyser.  Inversez à présent l’équation.  Vous parlez la langue mais ne comprenez ni les codes ni les situations et n’avez les capacités d’analyse qui vous permettraient de vous approprier ce qui est en train d’arriver.  Vous subissez.  Chaque nouvel événement vous surprend.  Incapable de comprendre, vous ne pouvez anticiper, décider, planifier.  Vous attendez.  Tout bouge autour de vous et vous porte car, immobile, les autres vous entraine dans leur propre mouvement.  Amusé un temps, vous vous laissez guider puis vous réalisez qu’alors que ceux qui vous transportaient se sont réalisés par l’accomplissement des actions qu’ils menaient, vous n’avez rien fait d’autre qu’observer, compléter, patienter.  Les années ont passées.  Vous avez vieilli.  Il est trop tard pour certaines choses.  Il est trop tôt pour mourir.  Ceux sur qui vous pouviez toujours compter sont morts.  Les autres sont là et las.  La seule vérité immuable qui vous a toujours suivi et par laquelle il aurait fallu commencer est votre unicité, votre solitude aussi. 

Je comprends que tu ne veilles pas aller dans cet avenir sombre où tu te seras trop laissé porter pour exister.  A continuer à t’entourer ainsi, quadrillant chacun de tes agissements, anticipant chacune de tes réactions, balisant toutes tes décisions ; je repousse l’échéance inéluctable de ton émancipation.  TU ES SEUL comme je le suis et nous le sommes tous.  Armé différemment pour y faire face, mais seul indéniablement.  Que tu ne veilles pas y aller se comprend mais tu iras et pour t’aider à y arriver je dois t’y conduire avant de ne plus pouvoir t’y suivre.  Alors posons le constat final au commencement et construisons demain d’y faire face plutôt que de fuir.

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C'est beau , difficile mais aussi exaltant ... C'est la vie ... Chacune différente ... Mais quelle est-elle la belle vie ?

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