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« Est-ce que je peux poser une question…. Je vous attendais ! »

Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 17 avril 2018 10:46:40
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17 Avril 2018 - « Est-ce que je peux poser une question…. Je vous attendais ! »

Une des contraintes concrète de la déficience intellectuelle, faisant irruption de manière aussi intempestive que mémorable, est la disparition.  Quand Mike disparait, les minutes qui suivent durent des heures !  Impossible de compter sur une logique rationnelle pour tenter d’imaginer son cheminent mental.  Inutile d’interpréter les instants qui ont précédés afin de décrypter ce qui a bien pu arriver.  Vain de croire que nos perceptions puissent être les siennes et qu’ainsi il serait envisageable de découvrir l’endroit où il est parti.  Mike fonctionne différemment.  Etre handicapé mental est ainsi.  Ses réflexes sont autres.  Ses repères aussi.  Ses émotions le perdent et ses angoissent le figent.

Il a beau avoir 10, 12, 14 ans… c’est la même panique qui m’étreint lorsque je le perds de vue plus de cinq minutes.  Je commence, comme toute maman, par le chercher partout.  Je me transforme en radar ambulant dès qu’il m’échappe.  Mon cœur s’accélère.  Mes yeux scrutent l’horizon dans ses moindres recoins, de zoom en dézoome, tel robocop je balaye l’espace à la vitesse de la lumière.  Je réprime les cris que je voudrais hurler sans égard pour la honte que cela pourrait entrainer.  Je juge tout suspect coupable d’exister, dans un environnement encore serein avant et qui, de par sa disparition, me parait soudain hostile et agressif.  L’homme au chapeau semblait un papi attendrissant et devient un pervers malveillant.  Le groupe d’amis bruyants et sympathiques se transforme en une bande organisée de rapt d’enfants.  La femme aux traits tirés que je trouvais fatiguée et que j’aurais voulu aider, semble la complice vile d’un homme machiavélique pour lequel elle exécute les basses besognes.

Puis, je quitte la condition commune des mamans normales pour sombrer dans l’angoisse de celles qui savent leurs enfants incapables d’autonomie.  Celles qui ne peuvent se rassurer d’envisager un scenario hypothétique et classique.  Celles qui imaginent la détresse profonde dans laquelle l’enfant doit se trouver, livré à lui-même dans un monde incapable de comprendre son fonctionnement.  Celles qui portent, au-delà du rôle de mère, celui de guide, de moitié, de complément aux manquements d’un trouble qui rend leur enfant différent.  Celles qui, de trop compenser, ont fini par oublier l’unicité de l’être qu’elles ne finissent de porter bien qu’il soit né.  Dans cette angoisse, je suffoque.  J’accélère.  J’extrapole les catastrophes les plus sordides.  Je culpabilise.  Je somatise.  Je suis sourde aux bruits qui m’entourent, comme enfermée en moi-même dans un tourbillon de peurs qui m’étourdissent et me portent en même temps.  Infiniment faible et forte, je manque de m’évanouir tout en étant capable de tuer.  Dans cette autre dimension, j’ère à tâtons, le souffle coupé comme si seul son étreinte saurait me rendre vie.

C’est long et court à la fois.  En suspend !  Des trois histoires dont se nourrit ce récit, je garde le sentiment confus d’une intense détresse culminant au fil des minutes pour se déverser violemment à l’instant du dénouement.  Trois fois, je l’ai perdu.  Trois fois, j’ai cru ne pas m’en remettre.  Trois fois, mon cœur s’est arrêté de battre.  Trois fois, il était là.  Trois fois, il m’attendait.  Trois fois, alors que je le croyais démuni et indécis, il avait tout simplement suivi la dernière consigne enregistrée.  « Nous mangerons des glaces pour le goûter ».  « Après les courses nous rentrerons à la maison ».  « Nous allons faire un tour de vélo avant de regarder la télé ».  Trois fois, je l’ai jugé, obnubilée par le poids d’un handicap qui confond inaptitudes et capacités.  Trois fois, il m’accueillit avec le sourire et dit « je vous attendais ».   Trois fois, j’ai su être celle qui s’était perdu.  Trois fois, j’ai vu que loin de choir, il excellait dans l’art primaire et linéaire d’une vie simple et continue.  Mike est handicapé certes, selon les critères de notre société multidimensionnelle qui complexifie à foison un quotidien mercantile pour que dans ses recoins s’immiscent plus de besoins qu’elle s’empresse de combler.  Mike est surtout libre de ces complexités.  Il convient par conséquent de ne pas appliquer nos schémas de réflexion pour envisager ses réactions.  Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’ait pas ses propres déductions.  Elles sont plus directes.  Elles vont droit au but.  Elles ne s’embarrassent pas de nos lubies.  Ainsi, moi je doutais de lui et lui nous attendait !

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