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« Est-ce que je peux poser une question…. Pourquoi tu pleures ? »

Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 31 juillet 2018 14:50:01
Blog
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31 Juillet 2018 - « Est-ce que je peux poser une question…. Pourquoi tu pleures ? »

L’hypersensibilité se traduit différemment d’une personne à l’autre.  La mienne m’interdit de regarder sans pleurer quelque film que ce soit à partir du moment où un enfant, une personne âgée ou un animal en détresse souffre.  Je garde des souvenirs cuisants de la petite maison dans la prairie, Rémi sans famille, Rox et Rouky, et j’en passe…  Je refuse catégoriquement de regarder les histoires tristes consciente de l’effet qu’elles ont sur moi.  Elles m’énervent.  Puis elles me secouent de sanglots incompressibles, avant de me défigurer complétement.  Impossible de dissimuler les tâches rouges dont mon visage se couvre.  Impossible de refreiner les grimaces difformes qui me contorsionnent pendant que l’on me dévisage surpris par l’intensité de l’émoi qu’une simple fiction suscite chez moi.  Petite j’ai failli éborgner ma sœur en lui jetant, de rage, ma pantoufle au visage tant son regard insistant, dans un de ces moments, me rendait folle.  Incapable de comprendre ces réactions, je vis avec depuis toujours sans plus y porter attention.

Un jour pourtant Mike m’interpelle.  « Pourquoi tu pleures ? »  « Faut pas pleureur Maman, je ne veux pas que tu pleures ? »  Son regard m’implore d’arrêter.  Il me supplie et sa main douce et hésitante caresse mon avant-bras en le frôlant de manière presque imperceptible.  Je ressens la peine immense que cela provoque chez lui de me voir ainsi succomber aux larmes alors que tout autour de moi rien n’explique cette effusion.  Personne d’autre n’est triste.  Tout le monde profite d’une distraction dont nul n’ignore l’artificialité.  La démesure de ma réaction l’inquiète.  Il cherche à comprendre.  Il veut que ça s’arrête.  Il sort de son retrait coutumier pour venir me chercher dans une détresse exprimée sans avoir été suscitée.  Attentionné et tendre il veut me consoler ou plutôt me recoller.

Il me parle.  Ses mots semblent ses maux.  « Pourquoi tu pleures ? » résonne dans l’instant comme une interrogation plus profonde que circonstancielle.  Comme s’il osait à voix haute ce qu’il se dit tout bas, tout seul.  Comme si le prétexte de ce débordement lui offrait l’opportunité de demander « pourquoi on pleure ? »  Ce que j’ai pris un instant pour de la compassion serait de la curiosité.  Je n’y ai pas pensé tout de suite.  Je ne me suis même jamais interrogée sur cela.  C’est tellement évident pourtant.  Mike ne pleure pas.  Mike ne pleure presque jamais.  A deux reprises, lors d’une fracture de l’avant-bras et d’une ouverture du crâne ayant nécessité plusieurs points de suture, il laissa échapper des larmes.  De douleur, peut-être.  De tristesse, qui sait ?  En secret.  Caché.  Seul.  Je ne pense pas.  Il se peut que Mike ne sache tout simplement pas exprimer une émotion qu’il ne déchiffre pas plus que les autres : la peine.

Je l’ai vu triste.  Je l’ai senti souffrir de bobos du cœur.  Je ressens ses chagrins par analogie aux miens.   Mais je ne l’ai jamais pris dans mes bras pour sécher ses larmes et le réconforter.  La timidité de sa démarche, tentant de m’apaiser, illustre la rareté de cette intimité où blessé un être cher explose en sanglots tandis qu’un autre le console.  Tant d’enfants pleurent.  Sa sœur.  Ses cousins.  La banalité de cette manifestation la rend inaperçue.  Jusqu’à ce que son absence interroge.  Jusqu’à ce que l’évidence de son naturel questionne l’ignorance de son mécanisme.  Comment apprendre à pleurer ?  Est-ce nécessaire ?  Comment chasse-t-on la tristesse si ce n’est pas l’eau salée des larmes qui l’entraine ailleurs ?

Son hypersensibilité l’emprisonne.  Sans vecteur pour comprendre et exprimer, il capte et garde des millions de sensations sans traduire leurs émotions.  Lors de rituels qu’il pratique quotidiennement et que nous observons de loin, il agite pendant des heures des feuilles, des pailles, des objets inanimés.  Se pourrait-il qu’il évacue ainsi ce qui emmagasiné sans pouvoir être digéré doit s’évacuer pour le libérer ?  Son système vaut le nôtre.  Différent de l’incapacité à faire autrement, il illustre l’ingéniosité de sa créativité.  Dans l’illusoire espoir de connaître mon fils, je découvre qu’il ne pleure pas d’exprimer différemment sa tristesse.  Et le reste ?  De combien d’autres démonstrations le sens nous échappe ?  Lui, au moins, demande pourquoi je pleure ?

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Je n'ai jamais ressenti une tristesse aussi profonde que lorsque j'ai vu Michael pleurer ... c'est un abîme ...

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