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« Est-ce que je peux poser une question…. T’as pas la clef ! »

Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 07 mai 2018 23:49:37
Blog
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8 Mai 2018 - « Est-ce que je peux poser une question…. T’as pas la clef ! »

Le jeu consiste à essayer de faire des chatouilles sous les bras des Mike avec mon menton !  Curieux !   Il s’agit d’un rituel mis en place lorsqu’il était tout petit et dont nous avons tous les deux du mal à nous défaire.  L’exercice est de plus en plus périlleux car incongru et rendu difficile par la force de son âge.  Agripper son bras et l’écarter assez pour me glisser et le chatouiller de baisers lorsqu’il avait 5 ans était aisé.  A 15 ans, c’est plus dur, car sa force naissante, pas toujours maîtrisée, rend la pratique ardue.  Alors que je déclamais fièrement « j’ai la clef » lorsque je parvenais à me hisser dans l’intervalle par le passé ; je l’entends me narguer à présent d’un effronté « t’as pas la clef ! » issue du plus profond d’une vengeance, douce et patiente, qu’il cultiva conscient de la péremption de mon avantage.

En apparence, un jeu d’enfant bien, qu’au sens propre comme au sens figuré, ce soit loin d’être le cas.  Tout sauf facile donc, mais au-delà du constat, ce qui marque dans son affirmation est l’assertivité assumée qu’il y met.  Le contexte induit une phrase légère, humoristique.  Le sens donné est tout autre.  Mike signifie, bien sûr, que le moment est venu où il devient maître de son corps et où sa maman, par son statut comme par sa force, doit abdiquer et rendre les prérogatives que depuis la naissance elle s’octroyait d’avoir dû en user.   Mais il dit bien plus que cela.  Il ne joue pas complétement.  Il insinue, comme à son habitude, tout ce qu’il ne saurait expliquer de disserter.

Bloqué sur le dos, il me regarde fixement et ses grands yeux bleus, distants et profonds, insistent assez pour m’interroger.  Le combat a cessé.  Nous sommes arrêtés.  J’ai perdu.  La scène devrait prendre fin et nous devrions tout deux suivre notre chemin.  C’est moi qui lui tient les poignets mais c’est lui qui me retient.  Par le regard.  Il sonde les impressions de ma défaite.  Il sait le sens que j’y lis et comprend la mélancolie qui m’envahit.  Il ne se contente pas de me signifier ce ressenti en me serrant contre lui pour me consoler.  Il insiste.  Ce n’est pas tout.  Il y a plus dans ce duel.  Il répète « t’as pas la clef », plus sérieusement cette fois, comme pour confirmer sa volonté d’approfondir.

Je m’assieds à côté de lui.  J’ai lâché mon étreinte et, sur le bord du lit, je dois sembler abattue et perdue parce qu’il se relève et s’assied lui aussi.  Nous sommes côte à côte.  Il me regarde alors que je fixe mes pieds.  Il met sa main sur ma jambe et dit : « c’est pas grave ».  Je sais de quoi il parle.  Il n’en dira pas plus.  C’est pire et mieux à la fois.

Mieux parce que je ne suis pas encore prête à assumer ce que je comprends déjà et qu’il vit toujours.  Je me bats pour construire un monde à son image où il saura vivre heureux.  Je lutte contre l’idée que cette réalité ne puisse exister.  J’y crois et ma foi tenace a le pouvoir de convaincre certains.  L’abnégation et la dévotion de ma quête sont des armes absolues.  D’une volonté d’acier, j’ai pour armes l’amour et la colère qui tempèrent et amplifient mes faits et gestes dans un équilibre perpétuel garant de ma progression.  Avancer, sans jamais reculer, est ma devise.  Je m’accommode du reste pour ne pas perdre le cap. 

Pire parce que dans son regard je vois plus que je ne veux savoir.  Cet échange est sans filtre.  Aucune tricherie n’est possible.  D’âme à âme.  Transparent comme l’eau.  Nos cœurs se croisent, se reconnaissent sans se toucher.  Il en est de même pour tout parents confrontés à l’indépendance de son enfant.  Il arrive que les chemins se séparent et que les vies s’éloignent.  Mais il ne s’agit pas d’un départ.  Sous ce jugement implacable, asséné tendrement, « t’as pas la clef », c’est Mike qui me libère et non l’inverse.  Là où je devrais l’accompagner au bord du nid pour l’encourager à s’envoler, il me porte et m’exempte de mes responsabilités.  Il ne condamne pas ce que je fais.  Il n’arrête pas mes actions.  Il patiente et observe mes agissements.  Mais il augure, comme pour me protéger, de connaître la vérité, le devenir de ce vers quoi je me destinais ! 

« T’as pas la clef » du fou rire de l’enfance devient une vérité implacable.  J’ai beau me sentir comme eux, je ne le suis pas et ne le serais jamais parce que leur différence, qui m’inspire, dicte mes pas sans me fondre à leur destinée. 

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Formidable Micky qui avance , bien plus grand et lucide que nous ne l'imaginons ... Y a t'il aussi du plaisir à s'échapper pour lui ?

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