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« Est-ce que je peux poser une question…. Ton plan tombe à l’eau ! »

Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 13 mars 2018 18:25:38
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« Est-ce que je peux poser une question…. Ton plan tombe à l’eau ! »

13 Mars 2018 - « Est-ce que je peux poser une question…. Ton plan tombe à l’eau ! »

Nombreux sont les « X Fragiles » qui ne savent pas lire.  La concentration que demande cet exercice est extrêmement importante pour eux et il est de fait très difficile de les astreindre à cette discipline.  Leur vie, déjà fort compliquée par les multiples sollicitations du quotidien et les frustrations qu’elles suscitent, aspire à être épargnée de cette exigence.  D’autant plus que l’assistanat, dont ils bénéficient dans les structures de prise en charge, pourrait laisser entendre qu’ils sauraient s’en passer.   A quoi bon donc souffrir le martyre pour acquérir des notions qui ne serviront pas ou peu ?  Le système actuel ne les incite pas à l’acquisition de cette compétence pourtant essentielle à leur épanouissement et à leur liberté !

En effet, n’importe qui en âge de comprendre le fonctionnement de notre société perçoit l’enjeu de la lecture sur l’échiquier social.  L’illettrisme est un fléau dont beaucoup trop souffrent encore et encore malgré les campagnes de sensibilisation et les moyens déployés pour lutter contre ce mal.  Le premier handicap responsable de cette injustice vient du milieu social.  En fonction de notre naissance, de notre lieu de vie, de nos moyens de subsistance, nous n’affrontons pas égaux l’apprentissage de la lecture et ne maîtrisons donc pas tous cet art élémentaire et salutaire.

Pourtant, dès qu’un diagnostic d’illettrisme est posé, l’objectif de toute conscience est de l’éradiquer.  Sauf en cas de handicap mental !  Pourquoi ? alors que renoncer à leur donner cette arme renforce leur déficience ?  Parce qu’impossible ?  Dans certains cas c’est évident !  Mais dans d’autres, de nombreux autres où l’exigence qui serait appliquée sans handicap s’efface discrètement excusée par l’hypothétique incapacité du sujet…  Sans critiquer un choix qui m’a souvent tenté, j’émets le souhait que nous résistions à la tentation de céder à la facilité.  Alors qu’ils nous en supplient.  Alors que nous sommes à bout de forces à cause des combats du quotidien déjà si présents et pesants.  Alors que d’autres impératifs impérieux occupent l’immédiateté des soins que nous devons prodiguer.  Alors que nos mérites par ailleurs sauraient nous disculper d’échouer ici pour avoir réussi là.   Alors que nous sommes seuls à lutter.  Alors qu’ils ne font aucuns efforts et que nul progrès n’encourage à continuer nos démarches.  Alors que les institutions et les professionnels eux-mêmes ont dévasté ce champ de bataille.  Alors que dans le fond, même sachant lire, il est peu probable qu’ils soient demain autonomes et justifient ainsi un investissement si lourd en sacrifices.  Alors que les technologies permettront peut-être bientôt de se passer de cette maîtrise…

J’émets le souhait de continuer à croire que nombreux d’entre eux en sont capables et méritent d’apprendre à lire pour être libres de consentement, de déplacement, de communication, de sélection, de divertissement, d’interprétation, de perception, de décision, d’émancipation, d’expression, de discernement, d’implication, d’autodétermination, de positions…  Quand le neurologue m’a dit : « il est probable qu’il ne sache jamais lire mais, si vous voulez essayer, soyez certaine qu’il n’y parviendra pas si vous n’êtes pas persuadée vous-même qu’il peut y arriver », j’ai eu du mal à comprendre le sens de cette injonction paradoxale.  Il ne lira pas mais pour qu’il lise vous devez croire qu’il saura….  Asséner une vérité pour prôner ensuite son contraire !  Après trois ans de lutte acharnée, tous les weekends, dans la chambre de Mike à refuser d’abandonner le combat du déchiffrement à la narration.  Des heures pour lire trois mots au quart d’heure actuel pour parcourir un chapitre entier.  De la solitude démente de ma persévérance butée à la satisfaction du partage d’une lecture en famille.  Du temps passé qui loin d’être perdu illustre l’amour d’un lien que rien ne saurait rompre.  Parce que sa vie compte autant que la mienne et qu’ainsi je lui dois le respect d’un bien dont je ne saurais me priver. 

Alors, lorsque la journée finissant, Mike me regarde en souriant et m’assène d’un air malicieux « ton plan tombe à l’eau » de constater qu’arasée de fatigue à la nuit tombée je vais sans doute renoncer à le faire lire aujourd’hui….  Alors, lorsque je me dis que le plus dure est fait et que je pourrais me satisfaire de l’avoir mené au stade actuel.  Alors, lorsqu’une amie abandonne et m’en parle sans que je sache la convaincre.  Alors, lorsque je pense à tous ceux qui n’ont pas la chance d’être épaulés, aidés et soutenus dans ces épreuves et pour qui résister consomme toute l’énergie qu’il faudrait pour enseigner.  Alors, au lieu de me taire et au risque de déplaire, j’émets le souhait qu’un jour nous les considérions assez pour qu’utiles aucun n’échappe à l’obligation d’apprendre à lire…

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