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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 08 juillet 2019 15:14:28
Blog
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9/07/2019 – J’ai le trac !

De retour de déplacement professionnel, dans le train, je suis en plein travail quand mon téléphone sonne.  Mike m’appelle.  Il semble très angoissé.  Comme d’habitude, dans ces circonstances, il tourne autour du pot.  Après m’avoir conté tout et n’importe quoi, il en vient aux faits.  « Maman, j’ai le trac ! »  J’aurais pu m’en douter… je réprime un sourire qu’il n’aurait pas manqué de percevoir, même au téléphone.  « De quoi ? »  Lui dis-je mécaniquement.  « De demander à papa… »  Ce n’est pas tant l’explication qui me surprend que l’utilisation de l’expression.  Etrange usurpation d’un vocabulaire inadapté.  Je doute que la formule s’applique aux relations interpersonnelles dans un contexte familiale ?  Je sais que l’autorité paternelle, nécessaire et juste, régule les débordements des adolescents turbulents que sont devenus nos enfants.  Je sais que mon défaut de fermeté et l’indulgence infinie dont je fais preuve pour mes petits déséquilibrent l’équation arbitrairement.  Mais de là à penser que Mike soit sujet au trac…. Je ne l'aurais jamais cru !

Dans le dictionnaire le trac correspond à l'angoisse ressentie avant de paraître en public ou de subir une épreuve.  En l’occurrence, le public se limite au père et l’épreuve au souhait de lever une punition.  Bien loin d’un concert au stade de France ou d’un oral d’examen !  Et pourtant, si proche quand on accepte de lire la situation par les yeux de celui qui s’en plaint.  Le poids dominant de notre façon de penser spolie ceux qui n’en sont doté.  Ils n’ont d’autre choix que de nous emprunter ce qu’ils ne sauraient inventer.  Ils emploient alors à tord des termes qui ne leur étaient destinées.  Usurpent nos tournures.  Détournent nos propos.  Sans pouvoir faire autrement.  Dire ce qu’ils ressentent ne s’entend sans verbaliser.  Or nul mot n’est à disposition pour définir leurs propres maux.  Prisonnier du silence qu’impose ce constat, ils peuvent renoncer à exprimer ou tricher pour y arriver.  Gentille fraude qui consiste uniquement à voler, le temps de la locution, l’expression la plus proche de ce qu’ils perçoivent.

« J’ai le trac » n’est ni exacte, ni faux.  Il s’agit d’une approximation qu’il me revient d’interpréter.  Il vient à moi avec mes vocables.  Je dois le rejoindre de deviner sans critiquer.  L’origine du mot trac est lié à la traque animale.  En dépassant l’imposture, j’entrevois le sens profond de son malaise.  Tel un gibier, acculé et esseulé ; Mike se trouve dans la position précaire d’une bête craignant pour sa vie. L’échéance imminente de la confrontation paternelle, le place dans la situation de celui dont l’existence est menacée.  Exagération ?  Exaltation du moment débordant d’émotions et qui le cueille sans qu’il le veuille.  Le trac n’est pas une angoisse comme les autres. C'est une angoisse par anticipation qui paralyse et qui semble empêcher d’affronter une situation unique.  A décortiquer l’étymologie, je comprends l’analogie plus que l’antagonisme.  De l’antinomie du début, j’entrevois une subtilité masquée.  Mike, loin de déformer un propos, avait instinctivement su tirer parti du lexique pour alerter plus qu’alarmer.  Il n’a pas peur de son père.  Il a le trac face au défi d’exposer sa vérité dans un débat déséquilibré.

Son public est l’autorité.  L’épreuve, sa vérité.  Au grand oral de son existence, il joue l’expression de sa différence.  Ni pareil.  Si distinct.  Tellement plus que ce qui se voit.  Infiniment mieux que ce qu’il croit.  En fonction du sujet.  Par rapport au moment.  C’est l’enjeu qui dicte son émotion.  Celui de sa sensibilité.  Celle qui lui permet d’apprécier qu’au-delà du pouvoir, son père détient le savoir.  Celui de comprendre sans se méprendre.  Mike sait que Brendan voit.  Mike croit que Brendan peut.  Mike craint que Brendan sache.  Mike veut que Brendan l’aide.  Alors, à l’instant de la confrontation, comme chacun d’entre nous, avant d’entrer en scène, il hésite et résiste à l’émoi de s’apprécier.  Pour ce qu’il est.  Pour tout ce que cela comporte et apporte.  Dans l’indulgence bienveillante et intransigeante de son papa, Mike reçoit son évidence pour guidance.  Sans détour.  La réalité telle qu’il la lui faut accepter pour vivre de surmonter les obstacles qui y sont associés.  Qui n’aurait le trac dans ces conditions ?  Syllogisme plus qu’illogisme.  Cet interlude dans nos certitudes me rappelle la réciprocité dont nous les privons.  S’ils doivent nous ressembler pour s’améliorer, ne pourrions-nous pas les imiter pour nous retrouver ?     

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Superbe texte et fine analyse ... Et , aussi , quelle intelligence et quelle sensibilite , Michael ...

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