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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 20 novembre 2018 10:37:38
Blog
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19/11/2018 – Je me fais du souci pour Lola… 

Il est 2h58 du matin.  Sans savoir pourquoi je me réveille, je sors de ma chambre et entend un petit bruit discret dans l’entrebâillure de la porte de Mike.  D’une voix timide il dit « Maman ? ».  Je m’avance et le trouve immobile et perdu.  Je l’interroge. « Tu as mal ?  Qu’y a-t-il ? »  Non je n’ai plus mal, me répond-il instantanément, en caressant doucement sa joue il y a quelques heures encore endolorie par l’anesthésie.  « Je me fais du souci pour Lola ! »  Je le prends dans mes bras.  Il semble dormir debout, mais son cœur bat fort.  Je ressens son désarroi.  Il ne prétend pas.  Il est vraiment inquiet.  Pour sa sœur.  Au beau milieu de la nuit.  Parce que dans une semaine elle subira la même intervention que lui hier chez le dentiste.  Parce que malgré son courage remarquable, il a souffert.  Parce qu’au lieu de penser à lui, il se projette déjà sur ce qu’elle ressentira mardi.  Parce que l’empathie et l’altruisme de ceux, dont la vie se partage entre ce que nous leur laissons et ce qu’ils nous empruntent, ne dorment jamais.

Le souci des gens qu’il aime est permanent chez Mike.  Constamment préoccupé par son programme, il insert dans ce cadre les moindres de nos aventures et ne manque jamais un épisode, en direct ou en différé, en nous questionnant à foison sur tous les détails croustillants.  Nous ne prenons garde à ses égards.  Ils paraissent des tentatives de conversation.  Au milieu d’une discussion, sa façon de participer en interrompant nos récits de questions à répétition.  Habitués à le voir se débattre pour arracher du temps à la course folle de nos vies, nous dispensons notre attention et interrompons nos profusions, tel des seigneurs qui accorderaient leurs faveurs.  Souvent pressés.  Quelque fois exaspérés.  Nous avançons.  Nous continuons.  Nous ignorons sans malveillance, par convenance.  Il convient en effet de respecter le rythme de la société.  Il convient d’enchainer les conversations et de ne pas s’éterniser sur un sujet traité d’avoir été évoqué.  Des millions de choses à voir.  Des milliers de trucs à dire.  La journée file et les souvenirs défilent sans que nous y accordions plus d’importance que l’éphémère trace de leur insignifiante sincérité.  De vivre à fond, nous oublions ce que nous faisons.  D’accumuler.  D’enchainer.  D’accélérer sans cesse, il ne nous reste qu’une profusion d’actions accumulées sans avoir été assimilées.  Nous finissons par faire pour faire, alors que lui vit chacun de nos moments.

Hier, chez le dentiste, j’avais mal au cœur.  De le voir ainsi, docile et résigné parce que confiant, subir tout ce que nous allions lui affliger ; j’étais envahi du doute atroce de m’être trompée.  Et si cette procédure avait pu être évitée ?  Et si nous nous trouvions dans un de ces cas de figure commun d’un superflu consumériste ?  Et si ce spécialiste, charmant au demeurant, gonflait son chiffre d’affaire d’une intervention lucrative dont Mike aurait pu se passer ?  Voir mon fils abandonné aux mains expertes qui le charcutaient.  Le sentir si démuni parce qu’aveuglément et infiniment soumis à nos décisions.  L’entendre si naïvement invectiver le dentiste en le suppliant de faire attention et l’interroger sur tout ce qui advenait.  Par son humour.  Par ses grimaces.  Par sa patience.  Par son courage.  Par son calme et sa détermination à se laisser faire jusqu’au bout, sans contester, sans opposer aucune résistance, ni même émettre la moindre réserve....  Je compris une fois de plus l’insoutenable dépendance de ceux pour qui nous décidons, pensons, agissons.  Baignée dans la bienveillance et les précautions du moment, j’étais assailli par la certitude d’une injustice flagrante.  Révoltée.  Ecœurée.  Je n’aurais su expliquer mon trouble mais je le ressentais comme une absolue vérité.

Ce n’est qu’à 2h58 du matin que je compris.  Qu’à ce moment-là. Dans le noir. Les pieds nus sur le carrelage.  En le prenant dans mes bras.  En sentant son désarroi.  J’ai su alors que l’injustice criante que je ressens si souvent ne vient de nos actions mais de l’inadéquation flagrante entre la considération que nous leur portons versus celle qu’ils nous accordent.  Nous sommes tout pour eux alors que nous les traitons comme l’un d’entre nous.  Ils nous prennent tel que nous sommes et nous les assimilons.  Les soins dont il a bénéficié étaient légitimes et utiles mais l’étaient-il au point de lui infliger ce traumatisme ?  Avions-nous bien mesuré les sacrifices qu’il s’infligerait pour nous montrer qu’il en était capable, pour être à la hauteur de ce que nous attendions ?  Comprenons nous-même l’écart entre notre volonté de normalité et son besoin d’amour ?  Du premier rendez-vous d’observation à cette démonstration d’abnégation, mon premier post sur ses exploits ne parvient même pas à la cheville de ce qu’il nous a démontré hier.  Et pourtant, la marche immense qu’il gravit ne fut pour moi qu’un rendez-vous de plus pour m’acquitter d’une prérogative de mon parcours de maman.  Aux yeux de tous, j’accomplis consciencieusement mon devoir de mère en n’omettant aucun soin, en respectant à la lettre les instructions d’une bonne éducation.  Est-ce bien adapté ?  Est-ce cela aimer ?  Est-ce cela élever ?

La considération débordante de Mike à 15 ans réveillé, au beau milieu de la nuit, par le souci de soumettre sa sœur à une procédure inique, m’interroge ?  L’attention se porte.  Elle ne se décrète.  Elle ne se prétend.  Elle ne se démontre par l’accumulation de soins prodigués.  Ne te fais pas de souci pour Lola Mike, grâce à toi, pour le dentiste comme pour tout autre chose, hier dans la nuit j’ai compris comment l’aider.

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Mais , c'est aussi pour faire plaisir , être digne de la confiance des parents , répondre à leurs attentes , que chaque enfant avance , se surpasse et grandit ... Même si c'est plus difficile pour Mike , il entre dans une normalité .

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