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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 27 novembre 2018 15:43:58
Blog
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27/11/2018 – Je veux que tu me soignes !

Nous sommes tous les deux en train de prendre notre petit déjeuner.  J’étais absente, en déplacement professionnel en Allemagne, hier toute la journée.  Au réveil, il me serre très fort dans ses bras en maintenant l’étreinte étonnamment longtemps insistant sur le fait que je lui ai beaucoup manquée.  Quelques minutes plus tard, en face de lui, je l’observe tendrement.  Il dégluti lentement ses céréales comme si quelque chose l’empêchait d’avaler.  Il tousse une première fois.  Se fige.  Me regarde fixement et vaguement à la fois.  Il semble perdu.  Il ne bouge plus.  Doucement il trouve la force de m’interpeler.  « Maman, je veux que tu me soignes ! »  Je me lève.  Je m’approche de lui lentement.  Je le prends dans mes bras.  Je l’enrobe.  Ma tête dans son coup, j’effleure sa peux avec mes lèvres en respirant profondément pour le calmer.  Son cœur bat tellement fort, je ressens ses battements dans la raideur de sa nuque.  Il est glacé.  Sa main dans la mienne se crispe continuellement, intensément, compulsivement.  Il grelotte.  Il sanglote.  Il tremble de plus en plus fort, de plus en plus bruyamment.  J’ai du mal à contenir les secousses.  Je remue au rythme de ses spasmes, effrayée par la tournure que prend la crise.  Habituée à d’autres manifestations furtives, je ne comprends pas la violence et la durée de ce qui l’assaille si pleinement.  J’attends la toux salvatrice qui sonne la fin de l’épisode.  Les minutes passent.  Une.  Deux.  Presque trois.  Une éternité d’une intensité jamais égalée.  Il rote.  Il pète.  Son corps est parcouru de frissons.  Puis c’est fini.  Plus rien.  Le vide.  La peur.  Le silence et l’angoisse.  Que vient-il de se passer ?  Est-ce que cela va recommencer ?  Pourquoi ?  Comment ?  De quoi s’agit-il ?  Sans savoir prédire ni prémunir ces crises ; nous les subissons de plein fouet.  Incapables de les simuler nous ne savons les analyser.  De ne les interpréter nous ne parvenons à le rassurer.

« Je veux que tu me soignes ! »  Evidence éminente.  Injonction élémentaire.  Lapalissade coupable.  J’entends.  Je comprends.  Je souhaite.  J’adhère.  Je veux mais ne peux ce que je ne sais faire tout en sachant combien cela est nécessaire. Ce doit être la même supplication qu’endossent ceux qui portent leurs aimés vers une fin certaine.  Elle m’est insupportable ainsi.  Je ne peux imaginer le supplice qu’elle doit être alors.  « Je veux que tu me soignes ! » lorsque rien ne marche.    Avancer dans l’ignorance d’un mal qui ronge l’innocence révoltée de ne trouver recours chez ceux qui doivent aider.  Ce statut de « puissant » que parents nous portons, nous érige à un rang qui nous dépasse.  Il arrive que vouloir ne suffise à pouvoir.  Qu’un souhait reste muet.  Qu’une promesse ne se tienne.  D’efforts vains, je remets en question mes facultés autant que ma volonté.  Le mal progresse.  Les maux évoluent.  J’échoue à contrer ce qui vient le contrarier.  La même requête, sans cesse me guète.  «Je veux que tu me soignes ! »  Sans m’accuser, elle me culpabilise.  Sans résoudre, elle ponctue de ses répétitions sa non résolution.  Sans juger, elle fige une situation inachevée.  Tandis que la vie continue.

L’évènement tant attendu du stade de foot de l’OL arrive.  C’est ce matin.  Le jour même où la sagesse voudrait l’interdire.  Ne sachant l’aider, puis-je en plus le priver ?  Il me supplie.  Il veut y aller.  Je ne sais résister.  Je cède de ne vouloir toujours échouer à répondre à ses attentes.  Il part confiant.  De nouveau bien, il oublie la violence de ce qu’il vient d’endurer.  Regardant devant, il avance.  Je reste seule avec mes doutes.  Seule avec mes craintes.  Seule aussi avec l’espoir et la culpabilité d’avoir cédé.  Voulant croire à un épisode isolé, je me convaincs que ça va passer.  Consciente de la réalité d’une situation trop de fois observée, je sais que ça va recommencer.  D’heures en heures, je fuis cette vérité.  Sensible à la moindre vibration de mon portable, j’appréhende l’appel de l’IME...tout en me félicitant de voir la journée défiler sans avoir été contactée.  Jusqu’à 14h.  « IME Fourvière » s’affiche sur l’écran de mon téléphone.  Avant de décrocher, je sais de quoi il s’agit.  Avant de parler, je sens que je vais devoir avouer.  La faiblesse qui m’a fait l’envoyer alors qu’il aurait dû se reposer.  L’embarras de le savoir seul, isolé, en détresse ailleurs alors que je devrais le protéger.  L’inéluctable et implacable retour de ce mal qui ne cesse, signe de ma faiblesse.   Vincent m’annonce les crises à répétition depuis le début de la journée.  Il me rassure.  Il explique et décrit le pipi, la pâleur, les mots, la peur, la détresse, la faiblesse, l’envie de repartir et la rechute qui suit.  Je revis l’épisode du matin, encore et encore.  Je me souviens l’avoir rassuré en lui disant que j’étais là.  Je souffre de le savoir seul affronter ces nouveaux assauts sans mon soutien.  Je reconnais la bienveillance et les soins de l’institution qui l’accompagne si bien.  Ils échafaudent des hypothèses concernant son malaise.  De concertations, ils en viennent à penser que ce mal mystérieux pourrait être lié aux tentatives d’autonomie.  Ils se demandent si notre insistance à lui faire prendre les transports en commun n’est pas à l’origine de son désarroi.  Il y a à peine six heures, je m’accusais d’en être la cause du fait de mes absences à répétition !

Nous extrapolons sur nos propres émotions.  Son mal se nourrit des siennes.  Comprendre ce qu’il ressent est le chainon manquant de l’équation.  Nos culpabilités sont vaines.  Seul sa vérité compte dans l’énigme qui oppose son équilibre à notre raison.  « Il faut que tu me dises ! » pourrait être la réponse à sa supplique... mais comment lui opposer ce qui est l’essence même de ses difficultés ?  Je dois le soigner.  Il a raison.  Evidence éminente.  Injonction élémentaire.  Lapalissade coupable.  J’entends.  Je comprends.  Je souhaite.  J’adhère.  J’échoue sans renoncer.

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