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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 25 mars 2019 17:00:50
Blog
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26/03/2019 – Parle moins fort

Entre le souhait et l’ordre, cette supplique intime l’intime.  Sans raison apparente. Sans même que le volume soit haut.  Dans l’espace et le temps, Mike en brandissant cette expression ouvre une porte secrète.  Au milieu du désordre, du cahot de son quotidien non adapté au notre, il m’attire dans cette parenthèse éphémère qu’il crée de chuchoter.  Petit, il se figeait pour ne pas être remarqué.  Dans une pièce, où il n’avait pas à se trouver, pris sur le fait d’une bêtise pour laquelle il ne pouvait qu’être réprimandé ; il s’immobilisait persuadé qu’alors il devenait invisible, invincible.  L’absence de mouvement le prémunissait des tourments.  Aujourd’hui, ayant grandi, il a changé de stratégie.  Son ennemi est le bruit.  Hors de portée de ce dernier, il se sent protégé.  « Parle moins fort » incite à entrer dans cette sphère défendue où la maitrise des sons garantie l’harmonie du moment.  Un endroit hors d’atteinte.  Une bulle suspendue.  Une cachette exposée mais immunisée.  Tel le « pouce » du chat prisonnier !  Le « perché » du loup !  Une halte furtive.  Une pause salutaire.  Elle ne dure pas, mais d’exister, permet de continuer.

« Parle moins fort » lorsque, parmi d’autres, je veux cette intimité au creux de laquelle toi seule sait me comprendre.  « Parle moins fort » quand je dois avouer avoir commis une erreur mainte fois réprimée.    « Parle moins fort » aussi parce que j’ai honte et n’ose dévoiler une vérité que je sais méconnue.  « Parle moins fort » de mes doutes et mes troubles.  « Parle moins fort » de t’exprimer si bruyamment alors qu’à tes côtés j’ai à peine la place d’exister.  « Parle moins fort » et moins vite pour me donner l’opportunité de m’immiscer.  « Parle moins fort » tout simplement parce que physiologiquement, ma sensibilité démultipliant les sons, j’ai mal de vous entendre hurler à longueur de journée.  « Parle moins fort » enfin parce que ce brouhaha de mots que vous employez sans cesse, simplement de le pouvoir, ne sert à rien qu’à combler un vide que vous ne sauriez supporter.  « Parle moins fort » maintenant.  « Parle moins fort » avant.  « Parle moins fort » tout à l’heure.  Plusieurs fois par jour.  Toujours et toujours.  Il le demande encore.  J'oublie systématiquement !

A quoi servent les décibels de nos conversations ?  Leur portée dépasse bien souvent la relation pour s’épandre aux environs.  Mike, adepte de l’échange partagé assumé, condamne l’effusion vocable amplifiée pour privilégier l’échange réciproque, pudique et maitrisé.  Il ne coupe pas la parole.  Demande la permission d’intervenir.  Respecte le cadencement des échanges qu’il suit au maximum de ses capacités.  Concentré et dévoué dans les interactions qu’il choisi de mener, il tente d’y contribuer autant que nous acceptons de l’y intégrer.   La parole est d’or pour qui en manque.  D’observer, il est capable d’apprécié l’usage que nous en faisons.  La boulimie de nos discussions, à bâton rompue, brouille la sens de nos messages.  Son injonction est autant sur la forme que le fond.  Dans le volume se cache l’intention et le contrôle de la situation.  Tenir les sons, et avec eux les mots qu’ils portent, consiste à considérer l’échange, sa valeur, son essence.  « Parle moins fort » pour qu’ainsi tu profites pleinement du moment qui par la magie du langage te lie à l’autre.  « Parle moins fort » d’une intimité retrouvée où il n’est point nécessaire de briller.  « Parle moins fort » parce que je suis là et lis, autant que j’entends, dans ton comportement, la véracité de notre relation. 

Prenant cette expression comme toute les autres qu’il aime utiliser, je rigolais lorsqu’il la prononçait.  D’une pression inhabituelle sur mon poignet, il me fit comprendre que ce n’était pas approprié.  L’air grave.  Les yeux tristes.  Le regard profond de celui qui cherche la franchise.  Il me dit à voix basse : « il ne faut pas tricher ».  « Parle moins fort » n’est pas une courbette qui permet d’échapper au moment présent.  C’est un serment.  Le pacte de sincérité des rapports.  Ça signifie : « soyons vrai ».  « Arrêtons de faire semblant ».  Pris dans le cours de la journée, occupée et préoccupée, nous déroulons sans plus faire attention aux mécanismes de nos agissements.  « Parle moins fort » est un appel au sens, un arrêt sur image, une remise en question.  J’essaye de m’en souvenir.  Quand je l’entends, j’attends que l’effet de ce sort me délivre de l’hypnotisme de nos automatismes.  Je pense alors à chuchoter le sens de mes propos plus qu’à beugler pour tenter d’exister.

Le soir, je l’écoute crier dans sa chambre.  A peine rentré de l’IME, il s’isole pour expurger le trop de sons de la journée.  A l’aide de pailles, de voitures miniatures, de feuilles mortes, il évacue l’inutile pour vivre le subtil.  « Parle moins fort » m’invite à le suivre dans ce voyage initiatique au cœur de nos énigmes.  Au creux d’un murmure j’entre alors dans le vrai.  Un monde où il me permet d’entrer.  Un endroit si simple que nous l’avions oublié.

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Merci Michael de nous apprendre à mieux vivre , à regarder le monde avec ta sensibilité qui nous montre combien nous sommes , par rapport à toi , handicapés . Tu nous rappelles ainsi qu il est vital de regarder et d'écouter .

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