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Alter Dépendance – Pourquoi c’est toujours à toi qu’arrivent les malheurs !

Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 16 avril 2019 10:25:39
Blog
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16/04/2019 – Pourquoi c’est toujours à toi qu’arrivent les malheurs !

Depuis qu’il a un téléphone portable, Mike a pris l’habitude d’appeler régulièrement ses grands-parents.  D’un sud à l’autre, indifféremment et invariablement, presque quotidiennement, il prend des nouvelles.  Chaque conversation commence par « c’est moi ».  A eux de reconnaitre cet invité surprise de leur routine, ce mystérieux appelant qui ne donne jamais son nom persuadé qu’au bout du fil l’autre sait.  Depuis toujours, la logique de Mike est surprenante à ce sujet.  Ce qu’il sait, est su.  Ce qu’il voit, est vu.  A tel point que plus jeune et encore aujourd'hui, pour se dissimuler et échapper à une réprimande, il pense que se boucher les yeux et rester immobile suffit !  Je me demande souvent s’il croit que nous partageons aussi ce qu’il pense ?  Ou plutôt, s’il comprend, à quel point, il nous dépasse dans de nombreux domaines.  Nous passons tellement de temps à le corriger que j’en doute.  Et pourtant…

Ce matin donc, semblable à tout autre, alors que je m’afférais à préparer le petit déjeuner de chacun, Mike déjà prêt s’impatientait.  Il prit son téléphone et choisi un compagnon de conversation.  Pas de hasard dans cette sélection.  Il agit vite et précisément.  Nul ne saurait deviner la méthode qu’il emprunte mais il semble évident que chaque décision à du sens, au moins pour lui.  Je n’entends pas la voix de son interlocuteur mais je le trouve étonnamment silencieux.  Des sons étouffés à l’autre bout du fil vont et viennent entrecoupés de silences, soupirs ou respirations…  Mike écoute attentif et pensif.  Il ne bouge pas comme d’habitude en faisant les 100 pas dans le salon, imitant sans doute nos comportements de stressés compulsifs.  Ce matin-là, Mike semble subir le poids de ce qu’il entend.  Il en reste muet.  Perdu dans la réflexion que lui inspire cette conversation.  Il arrive qu’il questionne ou marque son acquiescement par un son ; mais lui, d’habitude si volubile, me surprend par son mutisme.  Puis il finit par lâcher : « Pourquoi c’est toujours à toi qu’arrivent les malheurs ? »

Le temps suspend son vol.  Je m’immobilise curieuse et triste à l’énoncé de ce verdict sous la forme interrogative mais qui, dans la voix de Mike, ne laisse aucun doute.   A qui peut-il bien parler ? Les efforts produits pour prononcer la question semblent l’avoir épuisé !  Il est triste et abattu.  Désormais assis par terre, il caresse lentement le tapis comme pour se consoler.  La tête baissée, il a le regard vide de ceux qui errent déboussolés.  Tout son être traduit le malaise de l’incompréhension qu’il exprime dans cette requête.  Surprise par le diagnostic de son petit-fils, Grama n’a elle pas perdu une seconde pour le rassurer ?  D’une voix plus forte et ferme, qui me permet de l’entendre distinctement, elle demande : « de quels malheurs parles-tu ? »  La réponse, bien que surprenante, illustre l’ampleur de la considération que Mike porte à chaque individu de son entourage.  « Tu es malade.  Tu as eu un accident.  Tu es seule.  Tu arrives en retard… »  Grama l’interrompt.  « Pourquoi dis-tu que j’arrive en retard ? »  Mike fait référence à une histoire d’enfance de son papa qui s’était endormi dans le bus à 4 ans en rentrant de l’école au Canada !  L’incongruité de ce détail permet de s’en saisir et évite de traiter le reste.  L’a-t-il glissé là pour faire diversion ?  Place t’il tout ces malheurs sur un plan d’égalité ?  Est-ce la somme de chacun qui fait la gravité plus que leur austérité ?

Convaincu de ce qu’il avance, il s’attache à considérer l’autre en valeur absolue.  Non relative.  C’est sans doute ce qui surprend.  Ce qui change.  Son statut d’handicapé, dans notre société, le place au premier rang des personnes défavorisées.  Il siège là où l’empathie pour autrui n’est plus obligatoire.  Il pourrait s’absoudre de l’inconfort des autres aux vues des perspectives et du quotidien que nous lui réservons.  Mais ce serait alors notre perception, les sentiments que nous leur prêtons de ne vivre leur différence de l’intérieur.  Du dehors, ils semblent faibles, démunis, triste du sort que leur réserve leur condition « de paria » !  Du dehors seulement car ce sont nos yeux qui voient cela, pas leur cœur.  Enfermés dans ce que nous percevons d’eux, il arrive que certains souffrent d’incompréhensions, de frustrations, de trahisons, de parjures.  Ces atteintes à leur intégrité, permanentes et répétées, peuvent même les conduire à développer des maladies mentales que les cachets ne font qu’aggraver.  Leurs malheurs viennent de nos incapacités plus que de leurs spécificités.  Contrairement à nous, Mike envisage l’autre dons son intégrité de personne unique.  Le récit des péripéties de sa grand-mère suffit à l’attrister.  Parce qu’il écoute et entend sa détresse.  Parce qu’il comprend et refuse sa tristesse. 

Il raccroche.  Les yeux encore humides de l’émotion du moment, je le regarde tendrement.  Il vient vers moi et me serre dans ses bras.  Il ne demande rien.  Il ne partage pas.  J’ai presque l’impression qu’il vient me rassurer avant de s’assoir et manger.  Il part léger pour l’IME.  Un autre jour.  De nouvelles joies et de nombreuses peines l’attendent.  Il les vit comme elles viennent.  Les unes après les autres.  Sans se lamenter sur son sort.  Sans colère.  Sans ressenti envers autrui.  Tout est plus simple à n’être pas si plein de soi que plus rien d’autre ne compte !

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Merveilleux Michael dont les appels téléphoniques du matin sont de précieux "bonjour " ... qui nous manquent lorsque ce n'est pas notre tour .

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