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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 06 novembre 2018 17:47:22
Blog
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6/11/2018 – Prendre le bus seul… 

Grandir c’est aussi faire seul.  Manger.  S’habiller.  Se laver.  Etre propre.  Pour commencer.  Travailler.  Ranger.  S’amuser. Lire. Par la suite.  Se déplacer.  Décider.  Cuisiner.  Payer.  Habiter.  Voyager.  Et ainsi de suite tout au long de sa vie.  Après avoir été sur des rails de la naissance à l’adolescence, chacun d’entre nous sort des voies héritées pour inventer son propre chemin dans lequel évoluer seul.  Ceux chanceux finissent par trouver d’autres soutiens pour que la route de la vie soit moins rude.  Mais le passage du faire seul est essentiel.  Il permet de ne pas dépendre.  Une bascule sensible.  Chacun son rythme.  Dans l’angoisse parentale, la tension est palpable à l’appréhension des progrès de leur progéniture à ce sujet.  De l’aptitude à gagner leur autonomie dépend la liberté des ainés contraints à assurer en attendant.  Assurer ou assumer d’ailleurs tant la société et ses clichés dictent le dogme d’un temps pour tout.  Il n’est toujours pas propre !  Vous prenez encore une baby-sitter !   Elle vit encore chez vous !  Autant de jugements issus de normes édictées de règles non avérées et absoutes de tout contexte familial, culturel, social ou médical.   Autant d’obligations sources de discordes, pressions, stress et frustrations.  Sans fondement sur la forme mais essentiel dans le fond.  Peu importe le temps que cela prendra, il suffit d’y arriver.

La marche.  L’hygiène.  L’habillement.  La lecture. Les relations sociales.  L’autonomie dans les transports.  L’autonomie tout court.  Le vivre seul.  Une profession.  Une vie privée.  L’indépendance.  Autant de combats dont certains sont passés, d’autres à venir ou présents.  Aux delà des aptitudes techniques du faire, ils sous-tendent un état d’esprit.  Une confiance en soi.  Une volonté assumée de dépasser ce qui freine et bloque la mise en place.  Mike sait prendre les transports en commun depuis longtemps.  Nous le savons.  Habitué depuis l’enfance à prendre le bus avec les filles au-pairs qui l’accompagnaient, il connait même les numéros, horaires, destinations et arrêts de chacun sur ses trajets.  Avec l’Institut Médico Educatif, en sessions d’apprentissages individuelles et collectives, il a enrichi ses connaissances et validé ses acquis.  Prêt à se lancer, il a pourtant reculé, incapable de dépasser l’angoisse que cette perspective suscitait.   Nous attendons depuis qu’il se décide.  En concertation avec ses encadrants.  Nous évoquons le sujet par intermittence, sans insister.  Nous comprenons l’hésitation.  Nous espérons.  Nous encourageons.  Nous accompagnons.  Il faut guider sans imposer.  Proposer sans exiger.  Inciter.  Donner envie.  Pas maintenant alors demain, ou après-demain, un jour c’est sûr.

Persévérer sans forcer.  Nous l’inscrivons dans ses objectifs annuels à l’IME.  Nous organisons le foot du lundi et le rugby du vendredi pour tester, par petits bouts, la préparation du sac de sport, la fermeture de la maison, la maitrise des horaires de départ et de bus, la connaissance des trajets, les aptitudes à affronter les imprévus, la capacité à être non accompagné.  Les semaines et les mois passent.  Pas évident de s’y mettre.  Pour lui comme pour nous.  Ces exercices d’entrainement sont plus fastidieux que faire nous même, pour lui mais sans lui !  L’habitude.  La force du quotidien.  Le poids du temps qui passe.  La contrainte des horaires.  Les aléas.  La peur de l’échec.  Les risques du dehors.  La responsabilité.  Autant de freins qu’il nous faut surmonter pour l’aider.  D’échanges de sms avant et après les occasions, j’empile les désillusions.  « Pas eu le temps ».  « Il ne voulait pas ».  « Incapable de s’arrêter de jouer ».  « Ne comprend pas l’heure du départ ».  « Connait mais ne fait pas ».  Sans me décourager, j’enchaine les incitations positives.  Je réaffirme ma confiance en l’accompagnement comme en sa capacité d’action.

Quelques progrès pointent enfin le bout de leur nez.  Encore inconstants.  Vraiment insuffisants.  Les vacances arrivent.  Puis, le foot reprend.  Par reflexe j’envoie un nouveau message de consignes.  Disciplinée et déterminée je rappelle « Veiller à ce qu’il fasse tout seul comme un grand.  Pas d’iPad et c’est lui qui se prépare, dit l’heure, ferme la maison et tout et tout… ».  Et puis j’oublie.  La journée me prend de Lyon à Paris, de réunions en réunions, de sujets en sujets, j’enchaine sans respirer.  A 17:08 pourtant, le son d’un sms suspend le temps. « Du coup j’ai convaincu Mike de partir seul au foot.  Je me suis séparée avec lui, tu penses que je devrais le suivre mais à distance pour être sûr qu’il arrive au foot ».  C’est Djena, la jeune fille qui l’accompagne, qui m’écrit.  Partagée, entre joie et panique, je réponds OUI par sécurité.  Elle le suit de loin, sans être vue, jusqu’au gymnase et s’assure qu’il retrouve son groupe.  Il venait de fermer la maison et le portail seul, de laisser son accompagnatrice devant chez nous pour aller prendre son bus seul (elle avait réussi, entre temps, à monter à l’arrêt précédent pour s’installer au fond du bus sans être vue), malgré le retard du bus il n’avait pas paniqué et était parvenu sans encombre au foot.  Je l’en savais capable mais qu’il le fasse ainsi, de son propre chef, tout d’un coup, sans prévenir me surpris. 

Le soir même, j’appelais pour qu’il me raconte.  Il n’en avait parlé à personne.  Ni son père.  Ni sa sœur.  Il n’y fit pas même allusion lui-même lorsque je lui demandais comment le foot s’était passé ?  Il fallut que je lui pose spécifiquement la question.  Comprenant que je savais, il le dit, presque à regret.  Sans fausse modestie.  Pour lui le pas était franchi, pas la peine de s’y attarder.  Nous verrons bien vendredi s’il réitère l’exploit pour le rugby.  Prendre le bus seul c’est comme faire ses lacets.  Aussi dur que cela puisse paraitre au début, à partir du moment où l’on sait, plus besoin d’en parler !  Pour lui... pour nous c'est autre chose !

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Formidable ... Et , c'est , finalement , si bien qu'il n'en est pas parlé , parce que c'est la normalité ...
Formidable ... Et , c'est , finalement , si bien qu'il n'en est pas parlé , parce que c'est la normalité ...

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