Aller au contenu principal
Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 11 septembre 2018 17:30:23
Blog
635 visites | 2 partages

11/09/2018 – « Ecoutez-moi ! »

Par un cri strident dans le vacarme de nos discussions, Mike déchire l’espace et le temps.  Pris dans l'instant, nous ne nous étions pas rendu compte de son malaise.  Présent bien qu’absent du débat.  Parmi nous, invisible et muet, il attendait, attendait, attendait de pouvoir parler.  Aucun interstice, aucune respiration dans la conversation ne lui offrait la place nécessaire à son expression.  A bâton rompu, nous le battions.  L’animation, l’excitation, l’exaltation de nos échanges noyaient tout espoir pour lui d’exister parmi nous.  Absorbés, concentrés, engagés, nous avancions nos arguments sans percevoir sa perdition.  Abattu.  Triste.  Dépourvu.  Il nous regardait.  Il nous entendait.  Il suivait l’échange de mots, d’un visage à l’autre, crispé sur un rythme qui lui échappait et l’excluait.  Sonné.  Ces va-et-vient incessants lui donnaient le tournis.  Des bruits.  Un brouhaha permanent.  Sourd de ne rien comprendre à ces voix dont les messages se brouillaient, s’embrouillaient, l’embrouillaient.  Mike étouffait.  Mike souffrait.

Mike craque !

« Ecoutez-moi ! » finit-il par crier tel un SOS de détresse mêlé de colère.  « Ecoutez-moi ! » hurle-t-il, à quelques centimètres de nous, comme si nous étions loin.  « Ecoutez-moi ! » ordonne-t-il avec la force du désespoir de ceux qui se noient alors que d’autres aboient.  « Ecoutez-moi » tout court, aussi simple que ça, légitime et candide, il réclame ce qui devrait lui être dû mais que nous n’avions pas même envisagé !  Un silence coupable ponctue son cri.  Un silence opaque, lourd de nos regrets.  Un silence figé dans lequel tout s’arrête sans que l’on sache comment reprendre.  Mais un silence apaisant pour celui qui l’appelle et s’en saisi pour entrer.  Un coup de tonnerre.  Une gifle qui claque.  Une douche froide par laquelle nous sortons de la torpeur du choc de l’avoir ignoré.  Tous les regards sont à présent sur lui.  Plus de va-et-vient.  Plus de mouvement de bras.  Plus d’agitation et de tergiversations.  Immobiles.  Muets.  Scotchés.  Nous le fixons d’une attention retrouvée, d’un intérêt renouvelé, d’une intensité mêlée de culpabilité.  Du tous sans lui au tous pour lui, la bascule est brutale.  L’attente est forte.  La pression palpable.  Il attend.  Il entend.  Il prend son temps.

« Ecoutez-moi » résonne encore quand il décide de parler.  Nous avions présenté cette soirée comme l’occasion de discuter de sa prise d’autonomie dans les transports.  Il était presque dix heures du soir et nous n’avions pas même abordé le sujet.  Perplexe face à cette contradiction, frustré de se sentir dupé, Mike commença par prolonger la discussion sur l’accident de sa sœur.  Un instant, il sembla hors sujet.  La tentation de l’interrompre à nouveau était tenace.  Il reprit, avec emphase, le récit de l’accident mais, contrairement à ce que nous aurions pu croire, cette fois il s’agissait bien de lui.  « S’il m’arrive aussi cela ? »  Au-delà du dépit de n’être considéré, l’angoisse d’être accidenté dominait. Ironie.  Ineptie.  Nous souhaitions le convaincre de l’utilité et de la sécurité d’une démarche d’autonomie et nous venions gauchement de débattre pendant une heure d’un risque associé.  Devant lui.  Sans lui.  Malgré lui.  Pour sa sœur, qui certes méritait cette attention.  Parce que ce repas aurait dû prendre place le jour de l’accident et était reporté depuis.  Nous avions toutes les raisons de nous disculper de cette maladresse mais le mal était fait.  Le doute immiscé.  La confiance altérée.  La tristesse dans son regard.  La peur dans ses traits.  La détresse dans sa voix.  Tout sanctionnait notre inattention.  Sans empathie.  Par habitude et sans recul, nous venions d’abimer ce que nous voulions consolider. 

Prise de scrupules.  Pétrie de remords.  Fatiguée.  Déçue.  Déchue de mon statut de mère attentionnée.  Je tends la main pour le réconforter.  Je tends la main pour me rassurer.  J’avance vers lui pour combler un vide irrémédiable autant qu’inévitable.  La leçon est magistrale.  L’enseignement majeur.  « Ecoutez-moi » là et à présent.  Pour cela comme pour autre chose.  Parce que je suis seul à savoir ce que vous ne pouvez qu’imaginer.  Seul à comprendre une vie que vous ne faite que partager.  Seul à vivre au quotidien avec cette réalité qu’il vous arrive d’oublier et dont je ne peux m’affranchir.  Seul, comme à l’instant, bien qu’entouré.  Seul, aujourd’hui comme demain d’ailleurs.  Seul comme vous tous, bien que plus démuni.  Seul dans la vie, dans les transports et face à la mort.  Alors mes peurs doivent être entendues.  Elles ne suffisent à condamner mes apprentissages mais ne sauraient être envisagées seulement comme des excuses.  La pertinence de ces remarques.  La consistance de ses propos.  Ses réticences.  Notre insistance.  Plus qu’écouter il nous faut entendre ce qu’il dit.  Ce que nous ne pouvons comprendre sans son intermédiaire.  Arrêter de décider.  Arrêter de commander.  Arrêter de diriger sans égard pour son libre arbitre. 

« Ecoutez-moi ! » non seulement parce que j’existe mais aussi parce que je sais.

« Ecoutez-moi ! »

Veuillez vous connecter pour évaluer la page.

Ajouter un commentaire

Superbe leçon , même si elle est dure et douloureuse Merci de l avoir partagée pour que nous entendions aussi .

Les blogs les plus appréciés par la communauté

par Emilie Weight
1610 visites 11 commentaires
par Emilie Weight
Rating : 4 / 5 1163 visites 8 commentaires
par Emilie Weight
Rating : 5 / 5 1247 visites 2 commentaires
facebook Twitter Youtube Instagram
Les derniers articles commentés
Les derniers articles commentés
  • Gamme d'aide à la préhension sans solliciter les doigts
  • Démarches Handicap : contester une décision de la MDPH, ce qui change en 2019
  • Relations On a arnaqué mon fils handicapé
  • Mobilité Stationnement : une place handicapée à côté de chez vous ?

© 2018 Plateforme Hizy