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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 17 septembre 2019 11:15:45
Blog
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17/09/2019 – ça va t’étonner Maman, accroche toi bien…

C’est ainsi que Mike m’annonce, un rire dans la voix, qu’il a mangé un hamburger et des frites ce midi.  Etonnant car inattendu.  Rare et précieux.  Pour lui, qui épie l’opportunité d’aller au restaurant chaque weekend pour goûter à ce mets synonyme de liberté ; l’avoir servi sur un plateau sans réclamer en pleine semaine à l’IME est une aubaine inespérée.  Plusieurs heures après, il en garde un souvenir vivace.  A l’entendre au téléphone, je vois à distance un sourire large à n’en plus finir le transfigurer.  Je l’imagine comblé par l’envie assouvie.  Je le sais repus de satiété et de gratitude.  Prompte à rendre grâce pour ce que nous trouvons insignifiant, il sait emplir de plaisir une journée illuminée d’une joie aussi simple que ça.  Il jubile.  Il exulte.  Il m’éclabousse d’émerveillement, de reconnaissance et de satisfaction.  Son bonheur, à nul autre pareil, est si plein qu’il gagne ceux qui le croise.  Tellement simple.  Tellement fort.  Tellement vrai.  Essentiel.

Et pourtant, à l’énonciation de son introduction « ça va t’étonner Maman, accroche-toi bien » je me serais attendu à une annonce plus solennelle.  Un enjeu d’envergure.  Une surprise de taille.  Un défi intenable.  Sous l’admiration de ses progrès récents, incrédule et craintive, je guette le moindre indice d’une régression.  Suspicieuse.  Soucieuse.  Autant que fière et rassurée.  Je n’arrive à croire à son autonomie tout en me gargarisant de ces récits.  Pas une personne rencontrée n’échappe aux histoires de ces derniers exploits.  J’use et abuse de superlatifs en qualificatifs, tous plus élogieux les uns que les autres, pour décrire ce que certains enfants font dès dix ans.  Il se rend à l’école et en revient par ses propres moyens.  Incroyable.  Formidable.  Inimaginable.  Grandiose.  Dément !  Tellement plus que sa désinvolture, chaque matin, lorsqu’il jette son cartable sur son épaule avant de claquer la porte.  Tellement trop au regard de l’importance qu’il y accorde lui-même sans se retourner, si fier de m’ignorer.  Tellement rien aux vues de ce qui suit et qui, grâce à ce premier pas, semble devenu possible.

Je suis étonnée et dois m’accrocher chaque jour devant ses prouesses renouvelées.  Son autonomie dans les transports lui donne des ailes.  Il s’envole sans cesse vers d’autres libertés.  Certaines me peinent.  Il ne veut plus de câlins.  Il se couche seul le soir.  Il refuse que je l’appelle par ces petits noms familiers qui le gardaient en enfance, à mes côtés.  Il s’impatiente et me rejette plus qu’avant.  Sa porte est close.  Sa compagnie rare.  D’autres me réjouissent.  Il prépare le repas.  Refusant l’aide, il place une salade entière dans l’essoreuse après l’avoir soigneusement passée sous l’eau.  Il range selon une logique qui nous échappe et brouille nos repères.  Il réclame de nouveaux achats.  Il insiste pour amener son vélo à Abdel, son professeur de mécanique, avec lequel il s’est mis d’accord sans intermédiaire.  Il comprend l’agitation de son club de rugby sur la question de son maintien et s’applique pour se fondre et les confondre.  Il espère nos absences et l’indépendance que permet ces moments privilégiés où il fait semblant d’être grand, livré à lui-même, pris par la peur de l’émancipation.  Son agenda n’est déjà plus l’outil par lequel je prétendais l’éduquer.  Il se l’est approprié.  Chaque matin, il le dresse devant moi comme le témoin d’une maitrise affirmée et assumée.  Il déchire les pages du passé.  Il complète celles à venir encore vierges.  Il énumère les activités de jours en semaines, fier de trouver tant de raisons de continuer, d’avancer. « J’ai de la chance Maman » me dit-il après une énumération ininterrompue de rendez-vous sportifs, amicaux, familiaux, culturels, conviviaux ! 

Sans encore partir, il vit.  A fond.  Sans filtres.  A haute voix.  Devant moi.  Il vit de goûter sans modération à tout ce qui se présente.  Petit, son émerveillement m’attendrissait.  Aujourd’hui, toujours intacte et candide, il me rassure et me pousse à l’encourager.  De pas en pas, il me conduit sur un chemin dont mon ambition bloquait l’accès.  Mes projets, bien trop grandiloquents pour sa réalité, projetaient loin un inaccessible future.  Il me ramène à l’essentiel du quotidien.  Ce dont il a besoin demain.  D’amis.  De défis.  A sa portée.  Pour le guider.  Pas l’entrainer.  Pas le spolier de ce qu’il est seul à maitriser.  Sa destinée.  Non mon hérédité.  Sa liberté.  Non ma culpabilité.  Sa vérité.  Non ma volonté.  Ce qui m’étonne me fait lâcher plus que m’accrocher.  Dans l’ordre des choses, je vieillis et tu grandis.  Bientôt, c’est toi qui veilleras sur moi.  Sans doute bien mieux que nombreux d’entre eux….

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C est formidable et beau ... Plein d'espoir et de promesses de bonheur ... une leçon de vie ! Bravo ...

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