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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 26 novembre 2019 17:15:32
Blog
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26/11/2019 – C’est une chose sérieuse maman…

Revendication insistante de Mike qui s’offusque que je ne prête pas une pleine attention à son propos.  Quand il était petit, cette manie me faisait sourire.  Elle n’était pas systématique mais revenait régulièrement ponctuer sa communication.  Je ne l’avais jamais observée chez d’autres enfants. Je la mettais sur le compte de son humour, son impatience, ses frustrations.  Il ne m’était pas venue à l’esprit de me remettre moi-même en question face à cette injonction pourtant limpide.  « C’est une chose sérieuse maman » implique indéniablement que je sous-estime ce qu’il dit !  Comment ai-je pu, pendant si longtemps, me contenter d’ignorer ce constat ?

Ce dimanche après-midi, assise sur son lit, préparée à passer un long moment de torture à affronter une litanie d’excuses tentant de le soustraire à l’art de la lecture.  Résignée à subir, sans lâcher, assez pour résister jusqu’au moment où il finirait par céder.  Je m’arque-boutais pour tenir la distance.  Quand, il brandit une nouvelle fois cette phrase encore anodine : « c’est une chose sérieuse maman ! ».  Sans savoir vraiment pourquoi, cette énième sommation fut la bonne.  J’entendis enfin ce cri méprisé jusqu’alors.  Si précisément, que je me demande encore comment il m’avait échappé auparavant ?  Comment j’avais pu passer à côté ?  L’inconfort que cela avait pu susciter chez celui qui faisait l’effort de m’avertir en prônant dans le désert de mon indifférence.  Je ne l’ai pas même remarqué. Quel mérite a-t-il eu de tenir si longtemps.  Toutes ces années, toutes ces situations, où il répétait inlassablement la même affirmation sans que j’obtempère.  Sans que j’accepte de le gratifier d’une simple écoute. Sans aucune considération.  Comme sourde.  Si préoccupée par ma propre intention.  Si supérieure.  Si suffisante.  Si ignorante. Si prétentieuse et présomptueuse.  Semblable à ceux, dans la normalité, qui jugent l’autre côté !

La douche froide de cette prise de conscience me fait encore frémir.  Reprenant mes esprits, je lui dis calmement, « je t’écoute »…  Le soulagement, la satisfaction dans son regard furent instantanés.  Il n’attendait que ça.  Qu’un jour je finisse par l’entendre.  Enfin.  Nullement fâché, il s’élança dans une explication réfléchie.  Il m’expliqua que Rosine avait dit qu’il n’avait plus besoin de moi pour lire.  Il ne comprenait pas pourquoi, alors que sa référente avait proclamé son indépendance littéraire, je m’acharnais à le contraindre à un accompagnement ?  Il souhaitait se libérer de ma présence pour bouquiner son chapitre dominical.  Il prétendait pouvoir se débrouiller seul. Il se délectait à l’idée de s’extraire de cette corvée récurrente.  Il était de bonne foi.  Il avait effectivement interprété tel qu’il le souhaitait l’évaluation de son encadrante.  Il avait juste simplifié l’équation qui sépare une lecture oisive d’une éducative.  Sa résistance argumentée venait de nous permettre de résoudre un malentendu qui aurait pu rester irrésolu.  Si je ne l’avais écouté.  Si j’avais continué à ignorer son opposition.  S’il n’avait évoqué le sérieux dont, sans raison, je le dessaisissais.

Une leçon partagée.  Grace à son intervention, j’ai pu compléter sa compréhension mais celle qui a vraiment appris ce jour-là, c’est moi.  J’ai appris à me taire.  J’ai appris à l’entendre au-delà de ce que je crois savoir.  J’ai appris à attendre.  J’ai compris que derrière chacune de ses oppositions ne se cache pas forcément un dysfonctionnement.  Il faut l’accompagner non le diriger.  Coconstruire non commander.  Compléter non corriger.  D’ordinaire si sure de ma bienveillance envers lui, je me suis soudain vu laide et fripée comme la marâtre dans blanche neige lorsqu’elle se trouve désavouée par son miroir.   Tombée de haut, presque du ciel.  Cette méprise ne me surprend pas car je l’observe tous les jours à son encontre.  C’est de la commettre moi-même qui m’inquiète et me rassure.  Consciente d’avoir encore beaucoup de chemin à parcourir pour appréhender toutes les richesses de sa différence, je pensais avoir franchi un seuil.  Cette mésaventure me montra le contraire.  L’assurance nuit plus que l’ignorance.  Les certitudes obstruent la sollicitude. La confiance qu’elles confèrent nuit à l’empathie d’une relation où différents, il faut sans cesse s’interroger plutôt que se persuader.  Je m’enfonçais dans des schémas qu’il m’avait fallu du temps pour élaborer.  Fière de les avoir trouvés, je me reposais à les reproduire sans réfléchir.  Ils convenaient le temps qu’il lui fallu pour les contourner. De grandir.  De progresser.  De se développer, il dépasse aujourd’hui ce que nous avions compris hier.  Capable d’élaborer, d’exprimer, d’analyser ; il nous pousse à l’accompagner plus que nous lui servons à s’envoler.  C’est l’histoire de la vie, le cycle éternel, qu’un enfant différent rappelle.  Pas un roi.  Ni un Lyon.  Un X Fragile.  Sur le chemin du sphinx, il se hisse sur ces deux jambes et je vais vers le soir de ma troisième.  Aucun stigmate diagnostiqué ne prive l’individu de sa condition première d’être humain.  Il a autant à dire que moi.  Qu’il soit obligé de me hurler qu’il est sérieux m’effraie.  Je l’écris pour ne plus l’oublier en espérant qu’il me pardonne de l’avoir fait !

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Un éclair de conscience qui nous grandit . Une réalité qui nous étonne et nous illumine . Que de richesses ...

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