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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 18 février 2020 10:45:32
Blog
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18/02/2020 – Comment s’est passé ta journée ?

Une des questions récurrentes de Mike. Elle revient inlassablement chaque soir, plusieurs fois. Prétexte ou non, elle vise autant à le rassurer sur le bienêtre des gens qu’il aime qu’à lui offrir la possibilité de se raconter.  Souvent je réponds machinalement. « Bien mon chéri ! » quelle que soit la vérité. Je ne vois pas l’intérêt de l’inquiéter. Je sais qu’il se lasserait si je venais à détailler les méandres d’une existence dont je crains qu’il ne partage jamais les rouages. A moins que je l’espère ? Souvent, je me surprends à penser que la sophistication et les circonvolutions exacerbées des relations que nous entretenons, entre mensonges, faux semblants et figures imposées d’hypocrisie assumée ; ne sauraient rien lui apporter. Je l’envie de vivre dans une équation bien plus simple où la sincérité respire de ne pouvoir s’occulter. Je rêve d’un environnement professionnel libéré de la complexité de rythmes et codes que nous nous obstinons à endurer. Je souffre d’une réalité à laquelle j’accepte de me plier sans qu’elle ne me convienne. J’espère un jour m’asservir de ces dogmes appris par cœur qui contraignent jusqu’à ma joie de travailler. Accomplir. Produire. Faire équipe. Repousser les limites de barrières inhumaines que je parviens à challenger ; m’empli de la satisfaction d’exister. Apporter quelque chose de personnel dans un univers dénué d’un sens qu’à paraitre nous avons fait disparaitre. Vivre de construire ce que j’incarne plus que de subir ce qui m’entrave. Je lui cache l’adversité de ma réalité. J’aspire à ce à quoi il se croit condamné.

Perdue dans mes pensées, je l’entends continuer. La question qu’il vient de me poser, ouvre la porte de son élocution. Un flot de paroles discontinues s’échappe par vagues de sa bouche entrouverte par le doigt qu’il mastique comme pour se ralentir. « Je n’ai pas pu empêcher Clément de monter avec moi dans le funiculaire. J’ai raté le premier bus mais j’ai pris le second. Rosine est revenue hier. Elle nous a expliqué sa maladie. Françoise lui a envoyé des photos du départ de madame Laurent et de l’anniversaire de Maxime. Il a dix huit ans et va en majeur. Je suis content que Rosine soit revenue. Elle m’a manquée. Lola est restée parce qu’Abdel est encore malade. Je suis allé au Judo avec Florent dans l’utilitaire. Nous étions nombreux. Nesime. Asma. Claire-Marine. Maxime P. Gabriel. Clément. Jean-Pierre. Elies. Irèn. Mohamed. Jessime. J’ai marché dans la rue avec Jean-Pierre. Il m’a dit qu’il ne voulait plus aller à l’IME. Il n’aime pas parce que les gens ne sont pas gentils avec lui. Moi je trouve ça bien l’IME. A midi nous avons mangé du poisson avec des carottes et du chou-fleur. Nous n’avons pas fait Vie Affective et Soin du Corps. Nous avons passé un moment sympa dans la salle où il y a les poufs. J’aime bien cette salle. Nous avons fait une blague à Irèn. Je lui ai pris ses clés avec Gabriel. On a bien rigolé mais on n’a pas écouté de musique. Ce sera une autre fois. Rosine nous a dit comment aller à Perrache. On va avoir un RDV là-bas. Moi j’ai dit que je connaissais le chemin pour rentrer chez moi. Les joueurs de l’OL ne sont pas encore venus aujourd’hui. Ça fait 2 jours qu’ils doivent venir et ils ne viennent pas. Nous étions très déçus. J’espère qu’ils vont venir. Ce ne serait pas bien qu’ils nous aient oublié. Ça ne se fait pas. Ça nous fait beaucoup de peine. Comment ça va se passer demain ? Qui sera à la maison quand je rentrerai ? Pourquoi tu fais encore des déplacements ? Tu m’avais dit que tu ne ferais plus de déplacements ? Est-ce que je peux regarder les Dames ? Qu’est ce que je pourrais manger pour le goûter ? Est ce qu’il y aura des grèves demain ? C’est qui qui va nous garder ? Papa a dit qu’il ferait un truc sympa à manger ? … »

La machine s’emballe. Les questions se bousculent trop vite pour que je puisse y répondre. Il ne semble même pas attendre de réponse. Il se débarrasse de mots qui encombrent son esprit et sortent en farandole désarticulée. Tout s’enchaine comme une valse qui fait tourner la tête. Je suis soulée.  Lui aussi. Il respire. Je le regarde fixement comme pour l’apaiser. La parole ralentit. Il se détend. Son doigt tombe le long de son corps. Il sourit presque. Soulagé. C’est passé. Il fallait que ça sorte. Je lis en ce moment le témoignage d’une maman qui a élevé deux frères X Fragile non verbaux. Les frustrations qu’ils expriment par la violence sont bien plus fortes que les rares excès de colère de Mike. Je pense aux murs de verre dans lesquels sont enfermés ceux auxquels la société ne prête attention. L’expression est le vecteur de l’existence au monde. Par les mots. Les maux. L’art. La parole. L’accomplissement professionnel ou personnel. Les deux. Peut importe le canal, ce qui compte c’est d’être entendu. Vu. Compris. Inclu.

« Comment s’est passé ta journée ? » n’est finalement peut être pas ce que je pensais… Il mesure si j’ai existé plus que ce que j’ai fait. Chaque jour compte et il s’assure que je n’ai pas laissé passer les occasions précieuses qui me sont données de vivre. Pleinement. A hauteur de la liberté d’expression que mes facultés m’accordent. Le désordre des pensées qu’il exprime maladroitement révèle l’appréciation plus que l’énumération. Bien plus riche que ce que j’élude, son récit livre l’accomplissement de sa journée. La frustration puis la satisfaction des transports. La joie de retrouver une accompagnatrice concernée. Le soulagement de garder quelqu’un de bien dans la peine de l’absence d’une autre belle personne. Le sport et la camaraderie. L’empathie. Le jeu. La planification et la fierté. L’admiration et la déception. La trahison. La gourmandise. L'angoisse. Il évoque tandis que je révoque ! Faut il être privé pour apprécier…

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Quel beau témoignage de Michael sur la façon de bien vivre .... sur le goût de chaque moment à apprécier , sur l'importance de tout pour vraiment exister . Une leçon pour moi aussi . Je n'entendrai pas tout à l'heure la même phrase lorsqu'il me dira :"tu es où maintenant Mamaï ? Qu'est-ce que tu fais ? " Je ne citerai pas des mots , je réfléchirai à quoi j'ai choisi d'utiliser le temps qui m'est donné ...

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