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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 11 février 2020 22:25:30
Blog
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11/02/2020 – Demain sans moi…

En rentrant hier, j’ai encore découvert les dégâts d’une boulimie de manques impossibles à assouvir. Trois tranches de jambon. Deux tranches de pain. Un demi caprice des dieux. Deux pommes. Deux paquets de biscuits bio. Un ventre rebondi. Un air dépité. Une solitude assoiffée que rien ne vient plus rassasier.  Mon fils livré au désert d’une vie privée de liens sociaux. Sans sport, depuis son bras cassé, il ère entre l’IME et la télé. Du matin au soir, balloté par un rythme de vie précipité. Tandis que nous avons à peine le temps de respirer dans nos emplois du temps surchargés, il passe sa vie à espérer de nous voir rentrer.  Consolé par les coups de fils quotidiens à ses grands-mères attentionnées, il trouve la force de continuer dans l’illusion de fictions animées.

Les « Powers Rangers » et les « Louds » en compagnons d’existence, il se passionne pour leurs exploits domestiques et guerriers. Espérant le weekend et ses activités, il se rassure en égrainant les jours de la semaine. De la Vie Affective et Soins du Corps du lundi, au Judo du Mardi, il craint autant qu’il affectionne l’hypothétique cinéma du mercredi. Jeudi n’offre rien de particulier. Vendredi sonne la fin d’une traversée dont il se remet par l’apéro d’un soir. Demandant sans cesse de faire un truc sympa, il sait que ces excès vont lui être reprochés mais ne parvient à les refreiner. Je rentre et doit réprimander l’habitude prise de manger à défaut d’exister. Je saigne de ne pouvoir l’en empêcher. Je rage de ne comprendre comment l’en dissuader. Je pleure de savoir le mal qu’il se fait. Je hurle de vouloir l’effrayer pour endiguer ce que je n’arrive à contrôler. Prise dans ma routine, je culpabilise de ne pas être assez présente tout en sachant que je ne saurai suffire à ce qui le fait souffrir. Lola me regarde démunie. Brendan aussi trébuche et doute. Nous constatons ce que nous ne pouvons résoudre. Nous échouons là où nous devrions aider.

Le besoin irrépressible de manger l’accompagne depuis tant d’années. Son poids illustre ce qu’il cache et que nous n’osons avouer. Le sort de ceux abandonnés. L’envers d’un décore ignoré. La sanction brutale d’une impasse réelle. Celle de l’inutilité qui leur est destinée. De n’avoir de place attitrée. De dépendre au lieu de contribuer. De l’ennui de l’oisiveté. Petit nous pouvions le contraindre. Surveillé plus que gardé, il ne se nourrissait pas au point de se nuire. L’autonomie le prive de ce rempart. Libre d’agir il l’est aussi de pâtir des pulsions comblant ses émotions. Hier, nous réduisions ses portions. Plus tard, nous l’occupions pour distraire son appétit. La pause contrainte de sa dispense sportive annonce le devenir de son indépendance. Demain, livré à sa propre volonté, saura t’il choisir la raison plutôt que l’abandon ? Qui viendra combler l’absence que je n’arrive à corriger ? A court d’idées, j’ai brandi la menace de sa santé pour l’effrayer assez pour le préserver. Invoquant l’histoire d’adultes en surpoids, obligés d’être hospitalisés, j’ai tenté de l’impressionner assez pour le conditionner. Les yeux humides, le corps crispé, il m’écouta figé. Plus je criais. Plus il souffrait d’une agression supplémentaire et contraire au rôle qui m’est réservé. Victimisé. Terrorisé. Paralysé. Son mutisme condamnait ma tactique sans que je puisse m’en écarter. Ultime recours du désarroi subi, je m’enfonçais sans savoir renoncer.

Le soir en le couchant, comme pour me consoler, il m’offrit ce câlin si rare désormais. Le soir seul dans le noir du vide où je l’avais laissé, il trouva la force de me réconforter au lieu de se plaindre et de s’apitoyer.  En sortant de sa chambre j’eu envie de pleurer. Dans l’escalier, un sanglot m’étranglait. Dans la soirée, je n’ai fait qu’y penser. Toute la journée j’ai porté cet échec comme la trace d’un aveu d’impuissance avoué. Alors, face à l’abnégation d’un homme de 96 ans relaxé par un juge sidéré par l’amour qui le poussait à continuer à vivre pour son fils de 63 ans handicapé, j’ai enfin compris. Que nul effort n’est vain tant que rien n’est gagné. Je dois sans cesse luter pour y arriver. L’aimer revient à le préparer quelque soit le prix que je doive payer. Rien n’égale la terreur de partir en laissant son enfant démuni condamné. A force d’y croire je construirai ton avenir ! Je te le promets. Si pour cela, je dois te blesser, t’endurcir, te contrarier…. Je le ferai parce qu’il le faut. Sans autre alternative je préfère m’y risquer que d’échouer. Ta douleur est mienne bien que je ne la vive. Te porter prendra plus de temps que prévu mais un jour tu n’auras plus besoin de moi, ni de personne pour être heureux. La solitude n’est pas l’apanage de ton héritage. Nous le sommes tous. Il faut apprendre à vivre avec. Je le sais depuis longtemps. Il me reste à te l’enseigner. Accepter pour dépasser ce qui aujourd’hui te pousse à manger…

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Lorsque Michael pourra reprendre le sport , il retrouvera 2 ou 3 jours dans la semaine des activités qui lui plaisent . Mais , n'y en a t'il pas d'autres pour les adultes différents : cuisine , bricolage , jeux de sociétés ? Evidemment , il faut encore rechercher , trouver , mettre en place ... mais son bonheur est à la fois la meilleure énergie et la plus belle récompense ...

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