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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 31 mars 2020 14:19:27
Blog
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31/03/2020 – Il exulte…

Le terme parait très fort. Trop fort ? Par définition, exulter signifie être transporté d'une joie extrême, qu'on ne peut contenir ni dissimuler. Rare sont sans doute ceux qui connaissent une telle joie, encore plus en période de confinement ! C’est pourtant ce que nous expérimentons à longueur de journée grâce à Mike. Au début, cela ressemble à un bruit de fond presque permanent. Des petits cris tantôt aigus tantôt graves, parfois les deux à la fois. Concentrés sur nos activités respectives, nous n’y prêtons pas attention. Du moins essayons nous tant leur récurrence s’installe et gagne notre concentration. Dans sa chambre en jouant aux voitures. Sur le tapis du salon en manipulant ses pailles. Devant un DVD culturel alors qu’il redécouvre pour la centième fois l’histoire de Bonaparte, de Louis XIV ou de De Gaulle. Dans le jardin entrain de ramasser des feuilles ou de jouer au ballon. En faisant la cuisine. Dans son bain. Même au téléphone sur YouTube ou en conversations. Cela ne cesse. C’est permanent.

Nous percevions ces manifestations par intermittence lorsqu’il partageait sa vie entre les transports en commun, le sport et l’IME. Maintenant que nous sommes réunis, toute la journée, continuellement ; nous découvrons un rythme invraisemblable. Il exulte toute la journée. Sans raison. Constamment. Je repense à cette maman qui croyais avoir délaissé son enfant en situation de handicap en se retrouvant à la maison avec lui toute la journée et en réalisant à quel point il requiert une attention de chaque instant. Ce ne sont pas ses besoins qui m’étonnent. Je suis surprise par l’intensité omniprésente de son vécu. Je constatais ces débordements avant, mais je devais les attribuer aux fins de journées, à l’exaltation des weekends ou des vacances en famille, à la saturation de stimulations sociales, à toutes autres causes que celle de sa réalité !

Aujourd’hui je me rends à l’évidence. Sa vie est faite de décharges électriques à répétition. Chaque émotion le déborde totalement. Difficile à comprendre. Même à s’imaginer. En l’observant, je comprends progressivement les mécanismes de cette emprise. Alors que nous réprimons le flot de sensations suscitées par nos réactions, il ne peut les contrôler. Devant un film humoristique que nous regardions en famille dimanche soir, le phénomène m’est soudain apparu clairement. Pris dans la magie du moment, alors que nous esquivions des sourires pour contenir notre contentement ; il riait et chantait à gorge déployée en accompagnant son expression de gestes décomplexés. Complices, nous l’épions discrètement pour ne pas frustrer une liberté qu’en silence nous lui envions. Le lendemain, alors que les enfants étaient couchés et que nous regardions en bas la télévision, ses bruits avant de dormir nous interpellaient à nouveau. Cela ne s’arrête jamais disait son papa. Je répondis naturellement : « il exulte ! ».

Je n’avais pas prémédité cette formulation. Je n’y avais même pas pensé. Elle s’imposa à moi comme une évidence au moment de l’énoncer. Depuis je ne trouve d’autre qualificatif plus justifié pour décrire ce que nous observons quotidiennement. Cela m’enchante et m’inquiète à la fois. Quel bonheur que de pouvoir vivre des moments si intenses qu’ils le transportent de joie ? Quelle chance de n’être soumis au dogme qui nous fait avorter l’expression de nos satisfactions ? Quelle liberté d’extérioriser tout ce que nous gardons censuré au sein de nos âmes aseptisées ? Quelle violence que ces assauts permanents qui l’assaillent ? Quelle fatigue doit-il ressentir de se tendre maintes fois sous l’impulsion de leurs effusions ? Quel contraste peut-il percevoir en observant ses agissements qui l’isolent d’une majorité policée ? Quelle impuissance éprouve t’il à subir ses élans trop puissants pour qu’il sache les dompter ?

Je le regarde récupérer après chaque éruption. Son corps se relâche. Son regard se perd. D’exposé il finit affligé, presque affublé par la mémoire de ce qui vient de se passer. Sans honte. Sans remord. Soumis plus que surpris. Il semble attendre la prochaine attaque. Il respire entre deux saillies. Il me surprend. Me sourit. Baisse les yeux. Il sait. Comprend que je découvre. Cet indice, ainsi que tant d’autres sur sa condition, nous unit. Par bribes, je grignote le mystère de sa résilience. J’entre dans l’intimité de ses secrets. Cette pudeur qui lui fait dissimuler l’ambiguïté de sa complexité. Ses failles. Ses forces. L’entièreté de ce qu’on appelle l’X Fragile par facilité. L’immensité d’une personnalité emprunte d’un syndrome sans y être comprise. Tout ce qu’il saurait apporter au-delà de ce qu’il contraint à donner.

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Etonnant , parce que différent de ce que nous vivons ... mais que la vie ainsi est intense ! que la joie et le plaisir sont grands , que la peine et la tristesse sont profondes . C est à la fois enviable et épuisant . Mais , à vivre quotidiennement deux heures de partage avec Michael , je suis frappée par son bonheur ...

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