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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 12 mai 2020 09:44:05
Blog
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12/05/2020 – J’aime quand tu me lis des histoires

Le matin au réveil. J’ouvre un œil au son de la voix de Mike sur le palier. Il vient lui-même de se lever. Il appelle sa grand-mère maternelle. Comme tous les jours depuis le début du confinement. Un rituel bien rodé. Il fait sonner. Elle le rappelle. Une fois dans la matinée. Puis dans l’après-midi. Parfois une heure. D’autres fois moins. Réguliers ces appels ne sont pas moins singuliers. Chacun d’eux porte son lot de surprises. Une expression. Une demande. Un aveu incongru. Un départ anticipé. Un énervement. Une plainte. Une découverte. Beaucoup d’émerveillements. De l’ennui déguisé en questions à rebond. Des histoires sans intérêt autre que se raconter. Des répétitions. Des diversions. Des digressions qui tuent le remps tout en meublant l’instant. Seul dans une pièce, relié à elle par le fil de leur conversation, Mike grignote l’espace qui le sépare de son prochain rendez-vous. D’un caillou à l’autre sur le chemin de sa solitude, il suit un cours que je dois lui tracer chaque soir. Lui répéter au matin. Acquiescer dans la journée. Et revisiter au coucher. Une longue promenade tranquille le long d’un fleuve tout sauf paisible.

Le matin au réveil je l’entends dire : « J’aime quand tu me lis des histoires ». Furtif constat qui s’éteint aussitôt. Il ajoute que nous faisons du sport alors que nous dormons encore. Du moins sommes nous sensés dormir. Il entrouvre la porte et s’aperçois de notre présence sous la couette. Sur la pointe des pieds, tentant de camoufler sa méprise, il se retire en chuchotant : « Ils sont là Mamaï ! » Il descend précipitamment les escaliers. Une fois la porte fermée, je n’entends plus sa voix. Un bourdonnement feutré signale que la conversation continue. Tantôt aigues. Tantôt graves. Les voix alternent rapidement. C’est un échange. Tant mieux. Des lectures historiques des débuts, leurs interactions se sont changées en discussions. Mike assoiffé de détails croustillants sur la monarchie et ses coulisses trépidantes, n’en est pas moins friand de joutes oratoires. D’un ordre tout à fait particulier, les siennes consistent à relancer son interlocuteur autant de fois que nécessaire pour faire durer à jamais un dialogue improvisé. Le fond compte peu. La forme encore moins. Le nombre de syllabes et les sons qui s’en échappent beaucoup plus. Un flot continue. Une ribambelle de phrases ininterrompues qui densifient l’espace donnant une contenance à ceux qui s’y trouvent.

Le matin au réveil, il joue à exister. Sur le mode de ceux qu’il observe vivre à ses côtés. Ceux pour qui tout est plus aisé. Qui agissent sans y penser. Qui débordés, en cette période particulière, le laisse sur le côté d’une chaussée désertée. Ceux qui l’aiment sans pouvoir s’arrêter. Qui l’accompagnent par intermittence de ne partager sa pénitence. Ceux qui gouttent à sa complicité sans s’y laisser piéger. Parce qu’ils peuvent s’en échapper. Ils ne partagent ce qu’ils savent cependant apprécier. Cette mère qui s’escrime à raconter ce qu’elle découvre émerveillée. Sa propre maman toujours prête à aider ce qu’elle ne peut qu’accepter. Leur partage muet sur le mur d’un blog où elles déposent leurs ressentis juxtaposés. Une inertie en mouvement. Immuable dans la fuite de celles qui prétendent lui donner un sens. Eperdues plus que perdues, elles pourchassent l’espoir qu’il leur montre d’exister. Les moindres branches auxquelles se raccrocher. Une aspérité. Le soupçon d’une richesse en friche ou à naître pourvu qu’elle dépasse assez pour s’en saisir. Des facultés qu’elles ont à se réinventer, elles lui susurrent un avenir construit sur leurs identités. Des marches qu’elles placent sous ses pieds pour l’aider à progresser. Une résilience doublée de résistance. L’insolence d’une volonté infléchie depuis trop d’années. La force de croire qu’il suffit de vouloir pour pouvoir. Un mélange dilué dans leurs âges cumulés, bien moins virulent que par le passé mais encore assez vif pour inspirer.  

Le matin au réveil, j’écoute mon fils parler avec ma mère. Je sais le plaisir qu’il vient de lui faire en avouant aimer qu’elle lui raconte des histoires. Je comprends cette émotion, leur relation, son ambition. Mike a cette fabuleuse faculté de voir le beau avant tout. De signaler ce qui mérite d’être remarqué plus que de critiquer ce que nous ne parvenons à maitriser. Alors que nous nous opposons de jugements acerbes, il sait ouvrir nos cœurs de nous livrer le sien. Le remerciement qu’il vient de lui adresser empli de lumière l’aura de leur relation. Sa vieillesse se perd dans sa jeunesse. La naïveté de l’un adoucie l’amertume de l’autre. Leurs différences se fondent dans cette intimité. Ils sont compris tout entier dans l’émotion qui les lie.

Les chemins qui permettraient d’expliquer, de pardonner, de reconstruire tout ce qu’il a fallu détruire pour exister dans la promiscuité de personnalités exacerbées sont si long que nous les avons délaissés. Lui, par cette simple remarque, a su gagner un cœur aussi secret que l’étendue de sa générosité. Il l’a touché si justement qu’en ce bref instant, j’ai entrevue une vérité tellement enfouie qu’elle git dans l’oubli. La mienne comme la sienne. Notre ressemblance coupable. L’envers de notre persistance. L’offense que nous infligeons à ceux que nous n’écoutons. Notre pénitence.

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Moi aussi j'aime et je goûte les plaisirs de ces rendez-vous quotidiens comme des privilèges pour entrer dans les bonheurs de Mike , qui deviennent aussi mes bonheurs ...

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