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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 10 décembre 2019 11:43:39
Blog
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10/12/2019 – Je fais à manger maman…

Cette annonce familière parce que régulière devenait presque une ritournelle que je n’entendais plus à force de m’y laisser prendre. Ce soir encore, alors que je revenais du travail, Mike au téléphone me lançait, comme un défi, son souhait de cuisiner. Avec le temps, nous avons fini par comprendre que cette affirmation indiquait son désir de choisir ce que nous allions consommer plus qu’une réelle volonté de concocter ce qu’il s’apprêtait à déguster. Alors, au lieu de l’encourager dans cette activité essentielle à son autonomie demain, je l’écoutais sans insister heureuse de lui offrir l’opportunité de déverser toutes les paroles qu’il n’avait su placer dans la journée. Le trajet dure environ 25 minutes.  Sans respirer, tout du long, Mike me parle de sa journée. Les relations entre les adolescents.  L’encadrement dont il commente patiemment les manies en livrant son analyse et ses préférences.  Les activités sur lesquelles, je sens, au fil du temps, son intérêt s’affirmer ou lâcher.  Ses joies et ses frustrations tellement nombreuses qu’il semble qu’il en ressente une par minute.  Sans doute parce que, de vivre au présent, il profite de chaque instant !

Ses peurs aussi.  En période de grève, il craint qu’une perturbation sur son itinéraire remette en cause sa capacité à se débrouiller seul dans les transports en commun.  Il en plaisante parfois essayant de se défaire du spectre qui l’oppresse.  Ainsi un soir, il me fit croire pendant 5 bonnes minutes que son papa avait dû venir le chercher à l’arrêt de bus car le trafic avait été interrompu ! Je tentais de le rassurer en insistant sur le fait qu’il avait su gérer quand, il explosa de rire et m’avoua que c’était une blague… Moment complice où il se rit de ma sollicitude pour oublier ses inquiétudes. Moment bénis où j’omets un instant ses tracas et l’imagine semblable aux autres adolescents.  Sa sœur me disait d’ailleurs récemment qu’elle trouve qu’il a de plus en plus d’« attitudes normales ». Etrange pour ceux qui n’auraient l’habitude de vivre au quotidien dans cette différence.  Loin de nous y accoutumer, nous venons à l’apprécier. Ses nuances. Sa substance. Ses dissonances. Ses consonances. L’harmonie qui nous lie de nous compléter sans nous ressembler ni nous opposer.

Alors, quand Lola me fait remarquer que depuis quelques temps Mike pose un regard concentré et studieux sur des sujets de plus en plus ambitieux, je ne peux m’empêcher de constater qu’il change de se réinventer.  Comme s’il voulait échapper à ce qui pourrait le déterminer.  Il prend un malin plaisir à fuir les prédictions de sa condition. Nous l’avons élevé à croire que lui seul déciderait de son sort.  Bravant les affres de sa pathologie, nous l’avons inscrit dans de nombreuses activités.  Nous l’immergeons dans la foule de stades de rugby aux fêtes de Bayonne. Nous lui apprenons à lire. Nous l’incitons à se suffire dans l’autonomie domestique comme dans celle des transports. Nous l’entourons sans l’étourdir.  Et puis un jour, il nous devance. Pas question de l’assister alors qu’il n’a qu’un bras pendant plusieurs mois. Ni de l’empêcher de se cultiver bien qu’en IME les matières culturelles ne soient pas enseignées. Il nous parle des rois de France comme s’il les connaissait personnellement. Il sait des détails sur les requins, les ours et les loups que la majorité de la population ignore. Il est curieux et renseigné sur l’actualité pour laquelle il entretient un esprit critique et avisé. Il nous surprend sans cesse par ses prouesses sans que notre suspicion ne cesse. 

Au milieu de son récit, il raccroche. Las de se raconter, il coupe la communication pour vaquer à d’autres occupations. Laissée pour compte, seule à l’autre bout du fil, je sourie de sa liberté. Combien d’entre nous ne savons comment terminer une conversation qui s’éternise ? Combien s’oublie en simagrées et figures imposées ?   Combien feignent au lieu d’exister ? Son indépendance réside dans ce qu’il apprend de nos enseignements autant que de ce qu’il s’octroie d’être autrement. J’arrive enfin à la maison. En ouvrant la porte, je suis surprise que tout soit éteint. J’allume et aperçois sur l’évier une passoire, une casserole et un couvercle abandonnés.  Une nature morte improvisée. Je m’approche.  Mike avait fait le repas ! Des pâtes. Sans assaisonnement, mais « al dente » comme je les aime.  Il les a posées là.  D’une désinvolture absolue. Presque négligent de ce qui me semble un trophée. Sans personne pour les déguster, il patiente. Le cours de sa vie reprend. Inutile de s’appesantir sur cette étape. Il remonte dans sa chambre jouer. Je l’appelle pour partager ma découverte. Il ne daigne venir. J’assaisonne cette base avec précaution soucieuse de ne pas le spolier de sa réalisation. Je les appelle pour manger. Il descend à peine concerné. Nous le remercions sans qu’il y prête attention. Pour lui, rien n’a changé. Il l’a fait. Il le refera. Pas besoin d’y revenir. Il fallait bien que ça arrive. Alors c’est fait et puis voilà. « Je fais à manger maman » n’est plus ce que c’était. Un nouveau cap est passé. Sans prévenir, il l’a franchi seul nous rappelant ainsi qu’il décide et existe déjà sans nous !

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Que de plaisirs et d'épanouissements , d'avancées ces derniers temps ... Quel bonheur d'être surpris ainsi par ce qui n'était pas imaginable . Merci Micky .

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