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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 28 January 2020 17:57:43
Blog
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28/01/2020 – Je me fais du souci pour moi !

Pour la première fois, ce matin, Mike emploie cette phrase à son attention ! Il ne l’avait encore jamais fait. Il s’inquiète d’ordinaire pour son entourage donnant l’impression que son avenir dépend d’autres. Mais aujourd’hui, au réveil, alors que je le trouvais dans une flaque de pipi, bien enfoncé sous la couette, prostré ; il me dit « je me fais du souci pour moi ! » Une odeur désormais familière embaumait sa chambre. Je sais avec l’habitude que je dois, dans ces conditions, refreiner l’envie de l’extraire en hâte des draps souillés et d’aérer. La torpeur semble le protéger d’un mal qui pourrait être encore plus grand exposé. Il faut patienter. S’assoir à ses côtés. Lui parler doucement. Caresser tendrement son front. Le rassurer. Surtout ne pas laisser percer d’inquiétude pour ne pas rajouter à son malaise. Comment tient-il ainsi des heures allongées dans le mouillé ? Comment se fait il qu’il n’ait pas, comme tout enfant malade et démuni, ce réflexe instinctif d’aller chercher de l’aide auprès de ses parents ? Quelle peur le retient ainsi abattu dans ses urines humides et odorantes ? Ne pas déranger. Ne pas augmenter une différence déjà si prégnante. Ne pas risquer d’être grondé quand la détresse submerge et le précipice guette.  

Au bord du lit, je patiente en silence. Il s’habitue à ma présence. Les yeux toujours mis clos, il a du mal à me regarder. Sa couette lui cache la moitié du visage. Il s’emble s’en abriter. A-t-il honte ?  Ou froid ? Je ne sais pas… Il finit par rompre le silence. « Maman » Bien que grand, il prononce ce mot toujours comme un enfant. Un cri de détresse presque inaudible. Le murmure de quelqu’un qui se noie dans le brouillard. Dans les longues minutes qui vont suivre, il parviendra à m’expliquer qu’il a fait plusieurs crises toute la nuit, qu’il a peur, qu’il est mal, qu’il a su gérer mais qu’il est fatigué. Sa bouche pâteuse l’empêche de s’exprimer. Il tousse. Il dit que c’est important. Qu’il me fait confiance. Qu’il ne faut pas le dire. Qu’il sait ce qui déclenche ses frayeurs. Qu’il a compris cette nuit. C’est à cause des histoires qu’il voit dans les dessins animés et les films. Il pense à des scènes et la crise arrive. Il sait que ce n’est pas vrai mais l’histoire et sa vie se mélangent. Il n’arrive à démêler le vrai du faux et tout d’un coup tout bascule. Dans le noir de sa chambre, la nuit, la fiction devient réalité. Le vide de son existence laisse la place qu’il faut pour que s’immiscent les personnages de ses divertissements. Ils entrent et bousculent sa sécurité. Conscient de son état, Mike rêve par procuration aux aventures de ceux qui dominent. Il sait que leurs exploits ne sont pas ceux auxquels il peut prétendre. Alors, lorsque par l’alchimie du sommeil, la sensation d’incarner ses héros le réveille, il chute du fantasme à sa vérité. Le vertige l’emplit. Il craque. C’est l’accident.

Hier soir, en me décrivant sa journée, il alternait entre le vécu à l’IME et sa série du moment. Les phrases précipitées mélangeaient ses camarades de fortune aux protagonistes cathodiques. Sans le lui faire remarquer, pour ne pas intercéder, je réalisais perplexe ce nouveau stratagème. Refusant le sort qui le prive de la richesse romanesque du virtuel, il intègre au décore de son univers les détails qui manquent à son épanouissement. Psychose de l’auteur pris au piège de son récit, il erre alors dans le labyrinthe de ses méninges et se perd de n’y trouver sa place. Sa lucidité l’empêche de vouloir ce qu’il ne saurait posséder. Ces incapacités qui lui ont été maintes fois répétées. La situation dans laquelle le place son statut d’handicapé. L’institution dans laquelle il se rend chaque matin, presque contraint. Il demande l’illusion de croire à une autre issue. Par l’attrait à l’actualité. Sa passion pour l’histoire. Son rêve de policier. Les projections farfelues d’un futur rempli d’un confort matérialiste auquel nous ne pourrions nous même aspirer. Sa soif de vie. Ses envies. Il veut y croire et se laisse entrainer par l’attrait de récits auxquels il s’identifie. Comme s’il s’envolait à force de courir, plus il y pense et plus il mesure l’écart coupable entre l’image du bonheur souhaité et celle de sa réalité. De s’être pris au jeu, il trébuche et tombe face contre terre. L’espoir absurde qui nous appartient lui est ôté par le regard de la société. La force de penser que tout est possible, porte ceux que rien n’empêche d’y prétendre. Pour les autres, impossible d’ignorer les barrière invisibles et nuisibles des attentes dont nous les privons. Quelqu’un sans perspective n’aura l’espoir de dépasser un seuil à s’inventer.

Il court après l’ombre de ce que nous lui refusons. Il tend vers cet horizon mouvant qui change en fonction des perceptions. Dans le reflet de nos jugements, il s’adapte de jour pour nous surprendre là où nous ne l’attendons pas. Mais la nuit, sans public, il se bat seul contre le spectre d’un devenir sans avenir. Ses vœux face à nos tords. Alors moi aussi, je me fais du souci pour lui !

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