Aller au contenu principal
Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 03 mars 2020 13:42:56
Blog
89 visites

03/03/2020 – Je te tiens, tu me tiens par la barbichette …

Naïf ? Joueur ? Enfant ? Complice ? Je ne saurai dire ce qui pousse Mike, à 16 ans passé, à continuer ce jeu d’avant ? Régulièrement, il me propose cette comptine en me pinçant le menton d’un air coquin. La malice qui transparaît dans ses traits contraste avec la réalité d’une histoire se répétant à l’infinie sans qu’elle semble infléchir son absolue confiance. Pour sublimer le moment, il adjoint au simple rituel un enjeu supplémentaire en pariant sur l’issue du duel. Les challenges, aussi enfantins que la ritournelle, se bornent à décider du film ou du menu du soir, de l’activité du weekend ou de l’accès aux écrans que je tente de réguler. Pourtant, Il semble qu’il joue sa vie dans ces combats innocents sous les regards étonnés d’un public médusé. Son âge, l’intensité de son engagement, les techniques dont il use ; tout illustre la sagacité à l’exception de son excitation. Malgré ses efforts non feints pour contrôler les gestes désarticulés qui le secouent d’émotion, il tremble du désir immense de gagner une bataille maintes fois perdue. Chaque nouvelle tentative doit être la bonne. Il n’en doute jamais. S’y plonge goulument. Hésite à croire que la partie lui échappe. Abuse de stratagèmes maladroits pour faire tomber sa proie. Des guilis brutaux. Des grimaces grotesques. Il ferme ses paupières pour ne subir ce qu’il tente d’infliger. Refuse de céder alors qu’au bord du précipice, son visage contorsionné, il s’enfonce sans pouvoir s’accrocher aux parois lisses de son impuissance.

Dans ses yeux plongés au fond des miens, j’aperçois l’incompréhension d’une résistance qui lui échappe. Il mesure une inégalité que je m’efforce toujours de gommer. Au lieu de la subir, il la suscite. Il l’interroge. Il semble vouloir la comprendre et la résoudre. Sans attendre d’être confronté à une incapacité issue de sa singularité, il simule un déséquilibre qu’il veut dépasser. Est-ce pour prouver quelque chose ? Joue t’il ainsi sa différence au hasard de la chance ? J’ai longtemps cru à la candeur de cette joute ludique. Je me suis souvent interrogée sur la nécessité qu’il avait de la faire durer. J’ai fini par comprendre la maitrise improbable qu’il visait. Soumis à une incapacité de gestion émotionnelle, il joue à subjuguer une promiscuité source d’hilarité. Du haut de son jeune âge, avec persistance et persévérance, il s’exerce à dompter ce qui ne peut être endigué à cause des gènes dont il a hérité. Avec lucidité, par l’amusement, il pratique une thérapie cathartique.  Alors que je doutais de sa maturité, je comprends qu’il s’amuse à déjouer ce dont je le croyais prisonnier. Plus subtil que futile, son entêtement me sert de leçon. Apprendre peut prendre la forme d’un divertissement. S’il y consent. Encore plus s’il initie cet échange moins puéril qu’émancipant. Sans dévoiler sa stratégie, il admet que je l’y rejoigne. Tandis qu’autour de nous d’autres condamnent cette perversion des âges qui permet à un adolescent d’emprunter les mécanismes de l’enfance pour se hisser au-delà de sa condition, j’entrevois enfin l’issue de sa démarche et m’y plie avec joie.

Il m’y retrouve apaisé. Aime que je me plie à cette connivence. La nôtre. Une illustration supplémentaire de ce qu’il faut pour joindre la rive de sa vie aux autres. Un gouffre qui se nourrit d’incompréhensions et disparaît dès que le cœur déchiffre ce qui se cache derrière les plaies. Réconforté par ma présence, il décide de vaincre. Il me bat enfin à quelques occasions. Je le sais capable même s’il continue à échouer. Rire semble plus amusant que résister. Le divertissement l’emporte sur la guérison. Il reste un enfant. Il m’autorise à l’accompagner mais selon ses conditions. Si j’insiste, il s’échappe. Quand j’oublie, il revient. La maîtrise dépasse sa gestion émotionnelle. Il envisage sa vie dans cette alternance. Une indépendance qui se gagne d’en réclamer les clefs. Je ris de l’image qui incarne son envol. Nous nous tenions pour nous rassurer. De l’un à l’autre, l’un par l’autre, c’est au premier qui cédera. Sans tapette et sans rire, l’enjeu est dans le lien. Le lâcher prise. L’accompagnement jusqu’à l’autonomie. Le premier de nous deux qui pourra vivre sans l’autre. D’avoir dépendu de moi jusqu’ici, il finit par s’évader. J’ai peur de le voir partir alors que j’y travaille depuis toujours. Le rapport entre mes acquis et sa vérité, envers et contre tout ce que l’on oublie de questionner, nous amène à revoir l’avenir tel que nous ne l’aurions imaginé. Plus simple. Plus proche. Différent. Changeant. Moins grave qu’il y parait. Tel un jeu espiègle. Une joute à remporter. Un instant de partage qui s’éternise de jour en jour. D’une étape à l’autre. Sans abandonner. Avec des réussites et des faillites. Rebondir de trébucher. Recommencer. Dans l’intimité d’un regard, assez proches pour se toucher, ou très éloignés ; dans la complicité de notre proximité passée. Sans qu’elle dure à jamais, elle aura au moins servi à nous préparer !

Veuillez vous connecter pour évaluer la page.

Ajouter un commentaire

C est aussi une façon d arrêter le temps ... ou de le maîtriser. Ce que nous demande Michael c est de nous arrêter de faire , de penser , pour être totalement avec lui , l écouter, aller dans son univers et le partager . Le jeu est un des moyens qu il nous propose...

Les blogs les plus appréciés par la communauté

par Emilie Weight
1999 visites 11 commentaires
par Emilie Weight
Rating : 4 / 5 1371 visites 8 commentaires
par Emilie Weight
Rating : 5 / 5 1476 visites 2 commentaires
facebook Twitter Youtube Instagram
Les derniers articles commentés
Les derniers articles commentés
  • Santé et Soins Le coronavirus expliqué aux enfants
  • Apprentissages Trisomie 21 : quelques méthodes d'apprentissages
  • Démarches Tutelle ou curatelle entre frères et sœurs, une solution possible !
  • Relations Accueil familial d’adultes handicapés : un vrai projet de vie !

© 2018 Plateforme Hizy