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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 29 octobre 2019 09:20:55
Blog
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29/10/2019 – la ferme...

Nous sommes sur le plateau ardéchois.  En famille pour quelques jours.  Des cousins.  Les grands parents.  Tantes et oncles.  Tous réunis dans une maison de vacances à la campagne.  Chacun vaque à ses occupations dans ce cadre détendu, hors du temps, baigné de sérénité et dénué de modernité.  Le wifi passe à peine.  Les jeux de cartes dominent le digital.  Les balades remplacent les consoles.  La cabane, le bois et le jardinage assemblent toutes les générations autour d’occupations communes.  Avant les apéros.  Pendant les repas conviviaux sur cette longue table en bois massif où nous pouvons manger à plus de vingt sans que nos coudes se touchent.  Les feux de cheminé.  Le jacousie.  Le sauna.  Le quad.  Autant d’activités partagées par tous.  Les uns sur les autres sans se gêner, nous vivons au fil des journées ; à l’unisson de l’harmonie familiale retrouvée.  Tous avec nos caractères.  Sans altérer la personnalité de chacun.  Un espace de liberté dans lequel nous pouvons exister sans empiéter sur l’identité des uns, en respectant la spécificité des autres.

Dans ce climat détendu et serein, la disparition soudaine de Mike ne surprend pas vraiment.  A la suite du copieux petit déjeuner traditionnel. Des miettes plein la table.  La confiture à la commissure des lèvres.   Dans l’odeur fumante du café.  Nous nous apercevons subitement que Mike n’est plus là.  Sans angoisse.  Apaisés par la sécurité familière des lieux.  Confiants dans la convivialité paysanne de l’entourage.  J’enfile mon blouson et chausse mes basquettes pour partir à sa recherche.  Son cousin, sur un arbre en train de décrocher des banches, me dit l’avoir vu aller en direction de la ferme.  Je m’y dirige certaine de l’y trouver, consciente de son inclination pour cet endroit magique où il trouve dans la promiscuité du monde animal la quiétude prompte à sa plénitude.  Je l’aperçois de loin.  Il saute sur place en battant des bras.  Face à un tapis roulant acheminant les déjections des bovins de l’étable sur un monticule pestilentiel qui servira de fertilisant demain, il jubile incapable de contrôler la joie que lui procure ce spectacle insolite.   En approchant, je médite sur l’excitation sincère et pleine que suscite cette scène.  Qui d’autre que lui saurait s’émerveiller d’une telle représentation ?  Pourquoi pas ?  J’éprouve une gêne mêlée de satisfaction.  L’incompréhension devant l’ineptie de célébrer des excréments s’incline devant la spontanéité de sa jubilation.  Sa différence une fois de plus me saisit.  Sans me blesser, elle me rappelle à la diversité que l’uniformité de notre société tend à me faire oublier.  Il est là.  Heureux.  Comblé.  En contemplation.  Subjugué par le rythme saccadé d’un tapis rudimentaire de chaine rouillées et de lattes recouvertes de fumier.  Le moteur poussif rugit à chaque palier franchi.  J’entends le bruit sourd de la bouse pleine de foin qui s’écrase sur une pile difforme. J’hésite à l’extraire de cette communion.  Arrivé à sa portée, assez proche pour partager la vision qui l’hypnotise tout entier, j’ose l’interpeler.

A mon contact il s’arrache à regret de l’objet de son attention.  Heureux de me voir bien que surpris d’être retrouvé, il consent à m’accompagner.  Nous rentrons dans la grange.  Le fermier, un ballet à la main, brosse énergiquement le sol.  Le crain souillé éjecte dans un caniveau la paille mêlée de merde qui couvre le béton.  La chaine observée à l’extérieur provient du dedans.  C’est d’ici qu’elle charge la saleté qu’elle achemine avant de l’entasser.  Une lumière blanche perce des quelques carreaux crasseux.  La poussière et la fermentation des lieux gagnent les sens et imprègnent les tissus.  Je suis contente de n’avoir pas copieusement déjeuner pour ne pas me sentir écœurée.  Mike investi les lieux comme s’il y été né.  Cet endroit lui plait.  La rugosité austère du monde paysan semble lui échapper.  Son attitude inspire le respect et la confiance.  D’apparence fermé, l’homme dans son bleu de travail, bourru et arcbouté sur sa tâche, l’observe avec sympathie.  Il lui sourit.  Suspend son geste.  Attentif.  Inquiet ou curieux ?  Il écoute ce visiteur hors norme.  Il le connait.  Par sa famille certes mais autrement surtout.  Habitué à voir défiler divers profils, il sait reconnaitre celui qui loin de l’épier et de le juger, l’envie.  Cet être simple lui ressemble.  Sans complaisance.  En toute bienveillance.  L’exclu reconnait l’un des siens.  Leurs différences ne se ressemblent pas mais ils s’assemblent dans le rejet qu’ils subissent de la communauté.  Pour le choix d’une profession d’autrefois.  Parce qu’une déficience afflige ceux qu’elle stigmatise.  Une complicité faite de connivence lie ces hommes que tout oppose, sauf l’adversité !

Je me sens de trop dans ce décor.  Je sors.  Le laisse là.  Il reviendra.  Du dehors j’aperçois déjà les interdits.  Je comprends les réticences qui poussent à l’extraire de ce cadre.  La raison qui me ferait l’astreindre à quitter cet endroit.   Ce qui sera dit.  Les reproches.  Les craintes.  Je marche sans me retourner.  Je rentre en essayant de ne plus y penser.  Seul compte que ce que je viens d’éprouver. L’immense sincérité qui les liait sans que rien n’ait été exprimé.  Cet au-delà de tout ce que l’on connait.

Je m’éloigne.  Au tournant, la ferme me semble si loin.  Derrière la tôle de ses murs, se cache le souvenir de cet instant.  Ils y sont encore.  Certainement silencieux.  Chacun d’eux afféré dans ses pensées.  Un monde clos qui s’ouvre si rarement.  Témoin privilégié d’un interstice de leur retraite, je souris d’en avoir profité.  Je sais que nul ne me croirait.  Peu importe puisque j’y ait goûté.  La ferme, Mike et ses secrets !

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Le bonheur cueilli par chacun ... et le partage , comme , ce soir , leurs rires et leurs chuchotements d adolescents . Michael et son cousin tenaient les filles éveillées !!

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