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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 05 novembre 2019 21:16:43
Blog
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5/11/2019 – Moi aussi !

Affirmation ou revendication ?  Cette exclamation surgit de plus en en plus fréquemment.  Plus que ses mots, son corps entier prononce cet appel.  Etonné par le cri qui lui échappe.  Il parait dépassé par sa pensée.  La surprise le cueille le laissant seul dans cet écueil.  Moi aussi j’ai 16 ans quand l’âge du chéri de sa sœur est dévoilé.  Moi aussi je veux sortir constatant qu’une virée à la vogue est organisée pour sa cadette.  Moi aussi j’ai peur à Halloween alors qu’entouré de deux couples il n’a personne contre qui se blottir.  Moi aussi je vais à l’école quand le sujet de la rentrée est abordé et qu’il n’est question que de collège.  Moi aussi j’ai faim le matin alors que je sers un petit déjeuner à d’autre que lui encore tout endormi.  Moi aussi je veux faire du sport quand il en est privé pour six mois par un bras cassé.  Moi aussi j’ai une carte d’identité tout fier d’arborer ce titre administratif fraichement délivré.  Moi aussi j’aurais des enfants avant qu’il ne se reprenne et finisse par douter.  Moi aussi je prends le bus enhardi par une autonomie récente et persistante.  Moi aussi je suis fatigué en me voyant rentrer exténuée par une journée de boulot.  Moi aussi je fais des efforts conscient des épreuves que causent ses difficultés.  Moi aussi je sais lire à son cousin qui finit ses vingt pages de lecture quotidienne.  Moi aussi j’en ai marre quand son grand père s’énerve en hurlant.  Moi aussi j’aide en mettant la table une fois de temps en temps.  Moi aussi je veux passer mon permis de conduire un après midi alors que nous parlions de tout autre chose.  Moi aussi j’ai peur de mourir en entendant à la radio une nième catastrophe.  Moi aussi j’apprends à un ami qui s’enquérait des progrès scolaires de Lola.  Moi aussi je veux parler dans le brouhaha d’une conversation qui le laisse de côté.  Moi aussi je comprends à quelqu’un qui souffrait en silence.  Autant de « moi aussi » que de situation de vie.  Un besoin irrépressible de se mettre dans l’équation.  D’exister.  D’être visible.  La conscience de soi ou l’absence de droits ?

Je ne faisais pas vraiment attention à ces interventions.  J’entendais.  Je notais.  Dans la mesure du possible, j’intervenais pour ne pas laisser ses tentatives s’étouffer dans le vide.  Soucieuse de mieux l’accompagner, j’épiais son comportement sans analyser la portée de ces répétitions.  En lisant le merveilleux livre d’Eva Feder Kittay sur sa fille polyhandicapée.  En découvrant qu’elle partage ma conviction de la valeur inestimable des esprits dits déficients.  En m’engageant grâce à elle dans une compréhension philosophique de la place réservée par notre société à leur identité.  J’entends ce « Moi aussi » totalement différemment.  Nous cherchons à tout prix à corriger, voir supprimer, leur différence que nous considérons comme une offense.  Nous pensons que déficience rime avec défaillance, entrave, limitation, incapacité, vie gâchée.   Pour eux et pour ceux qu’ils entrainent dans le destin du hors norme de l’impotence.  Nous jugeons sans comprendre ni entendre ce qu’ils nous disent.  Souffrant de trop de compétences, nous ne savons choisir de peur de gâcher nos potentialités.  Privés de ce dilemme, ils jouissent pleinement de tout leur potentiel.  Nous craignons de perdre ce qui nous est donné.  Ils partent de ce postulat et s’en libèrent d’exister.  Nous sommes névrosés, parce que capables de réussir dans nos vies plus que nos vies.  Ils vivent sans même se soucier des futilités qui nous empoisonnent.  Nous nous comparons.  Ils se complètent.  Nous nous perdons.  Ils se cherchent.  Nous avons tout pour être heureux sans le pouvoir.  Leur joie nous sidère de craindre leur infortune.

Alors son « Moi aussi » résonne comme l’évidence d’une ressemblance qui supplante nos différences.  Il affirme sa condition d’être humain semblable à tout autre.  Il ne réclame pas il souligne.  Loin de se plaindre d’un statut qui le rendrait inférieur, il rappelle l’équité de traitement et de considération à laquelle il a droit et aspire.  Lui aussi rêve.  Lui aussi vit.  Lui aussi grandit.  Lui aussi espère.  Lui aussi vieillit.  Lui aussi gagne.  Lui aussi perd.  Lui aussi aime.  Lui aussi souffre.  Lui aussi réussit et échoue.  Lui aussi partage et prend.  Lui aussi, bien que différemment, écrit son histoire de jours en jours jusqu’au dernier.  Comme nous, sans nos facilités.  Comme nous, sans se fourvoyer.  Comme nous, sans dominer.  Comme nous, sans garantie d’y arriver.  Comme nous, sans savoir pourquoi.  Comme nous, sans connaître la fin.  Comme nous, sans que nous le voyions tel alors que lui nous sait pareil.  Alors, moi aussi j’ai envie d’être comme lui.  Moi aussi je voudrais lui ressembler.  Avoir la force de sa persévérance.  Avoir la résignation qui lui fait tolérer ce qui me mine de ne savoir l’accepter. Avoir l’endurance de toujours essayer de m’améliorer.  Avoir la sagesse de faire confiance.  Avoir le courage de demander de l’aide. Avoir sa spontanéité.  Avoir son innocence.  Avoir sa joie et ses tristesses !  Avoir l’espoir du meilleur.  Avoir la pleine conscience du présent.  Savoir prendre le temps. 

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Savoir prendre le temps d'être présent ...c'est à dire d'être tout entier à ce que je fais , d'être pleinement à l'écoute et bienveillant , curieux , attentionné .... comme ces paysans qui travaillent de l'aube à la nuit , et qui sont capables de s'arrêter pour apprendre de l'autre et s'intéresser à sa vie ... ce que ne savent plus faire tous ceux qui ont les yeux ou les doigts attachés à leur téléphone !!

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