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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 07 octobre 2019 22:38:17
Blog
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08/10/2019 – Pas un cri, pas une larme

Plus que sourde sa douleur est muette.  Sa blessure hurle sans bruit.  Il suffit de la voir pour ressentir l’effroi.  Je manque de m’évanouir.  Je me sens mal.  J’ai le vertige.  Il est là devant moi.  Hébété.  Perdu.  Il me regarde.  Tout autour de nous tourne, bouge, vit.  Immobiles dans ce tumulte nous restons là plantés à la recherche d’une solution.  Interdits.  Indécis.  J’appelle Lola.  Elle ne répond pas.  Je recommence.  Elle finit par comprendre qu’il faut me rejoindre.  Que je ne panique pas.  Que si j’insiste c’est important.  Elle arrive.  Elle-même, saisit par la vue du bras de Mike, s’accorde au diapason de notre désarroi.  Nous sommes trois dans ce trouble qui nous coupe du reste.  Les gens s’affairent.  Ils nous regardent.  Ils observent.  Incrédules.  Effrayés.  Interloqués.  Certains se cachent les yeux.  D’autres tentent gauchement d’intervenir.  Ils conseillent d’appeler les pompiers.  Ils recommandent d’aller à l’hôpital.  A distance.  Comme si notre mal était contagieux.  De loin, ils soutiennent sans intervenir une scène qui leur échappe.  Une situation qu’ils ne comprennent pas.  Le bras ballant, tordu comme fondu, Mike se tient droit, immobile, silencieux.

Pas un cri.  Pas une larme.  Aucun son ne trahit la souffrance que tous imaginent insoutenable.  Incroyable.  Anormale.  Intrigante.  Inquiétante.  Cette sollicitude appelle la solitude.  Incompris, nous ne pouvons rester ainsi à être épiés sans être aidés.  Il faut partir.  Fuir cette fausse empathie.  Extraire des regards hagards la détresse de Mike, la tristesse de Lola, ma faiblesse.  Trouver Brendan.  Lui saura.  Lui pourra.  Lui seul comprend mieux que n'importe qui ce qu’il faut.  Comment faire.  Que dire.  Je l’appelle.  Encore et encore.  Prenant Mike entre mes bras, j’entraine Lola.  Nous marchons vite.  Tout en le protégeant de mon corps, je slalome dans la foule de la vogue.  Lola suit cette marche saccadée.  Nous craignons, à chaque pas, qu’un geste brusque vienne percuter sa blessure aigüe.  Mike docile se plie à tous nos dires.  D’ordinaire si réticent à obéir sans contredire ; il se montre exemplaire.  Alors qu’il pourrait refuser d’avancer, hurler, s’apitoyer ; il respecte chaque consigne, accommode, rassure.  Jamais ne se plaint.  Jamais ne freine.  Jamais ne pleure.  Jamais ne crie.  Sa confiance nous oblige.  Sa souffrance nous perd.  Il espère.  J’obtempère.  L’instinct dirige ce que la crise dicte.

Nous finissons par arriver.  Nous voici rassemblés.  Ensemble, la chute parait plus douce.  Crispés.  Blessés.  Resserrés.  Unis, il nous suffit d’avancer.  La voiture.  Un premier hôpital.  Deux heures d’attente vaine.  Un autre hôpital.  Mike, le guerrier, tient bon.  Fait front.  Avec Brendan pour le rassurer.  La main sur le ventre, comme lorsqu’il était enfant, il n’a peur de rien avec son père à ses côtés.  Les examens se succèdent.  Le diagnostic est posé.  Double fracture instable du bras droit.  Il faut réduire ou opérer.  Gazé, Mike sombre dans l’euphorie d’une douleur évaporée.  Tentant de garder le contrôle, il lutte refusant de s’abandonner.  Des nausées.  Du plâtre jusque dans le nombril.  Les yeux gonflés.  Le front humide.  Il parle et sombre à moitié éveillé.  Seul son père arrive à l’apaiser.  Les craintes de sa mère l’agacent.  Il demande un ou deux baisers mais préfère la virilité.  Affaibli mais pas conquis.  Il plaisante.  Il se met en scène auprès de ceux qui l’aident comme pour les remercier.  Il charme.  Il accapare.

Plus fort que faible, il résiste et existe.  Inquiet du sort qui va lui être réservé, il est soulagé de ne devoir être opéré.  Il espère partir.  Il respire.  Loin de s’encombrer de futiles broutilles, il aspire à guérir.  Il n’évoque aucune injustice.  Il ne se révolte pas.  Résigné.  Apaisé.  Il accepte sans lutter la sentence du verdict qui vient de tomber.  Trois mois de plâtre.  Six mois sans sport.  Fini le rugby des U14 qu’il aime tant.  Les tournois.  Les entrainements.  Le casque commandé dans la semaine.  L’équipe dont il faisait pleinement parti.  L’autonomie des trajets.  La sensation d’appartenir.  Le groupe tout imparfait qu’il soit.  La vie sociale.  Les relations.  Ses semaines si complètes se vident d’une fuite coupable.  Je ne sais s’il comprend cette perte.  Je rage.  Cette année s’annonçait si pleine.  Nous avions enfin trouvé des solutions.  Un planning ambitieux.  Des activités variées.  Une vraie diversité.  Le début d’une adolescence épanouie.  La garantie de journées bien remplies.  Le rêve devenait réalité.  Il faut tout recommencer.  A nouveau réinventer.  Se relever.  Sans arrêt…

… Depuis la vie a repris.  L’IME.  Les trajets.  Le bras en bandoulières, Mike imperturbable persévère.  Une adversité de plus.  Une autre contrainte.  Un nouveau défi.  Pas un cri.  Pas une larme sur ce sort qui s’acharne.  Il sourit et remercie.  Il vit tout simplement.  Pleinement.  Ce qui lui est donné de goûter.  Sans envier ce que les autres ont.  Sans regretter ce qu’il ne peut avoir.  En guerrier.  En paix.

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Quelle leçon de courage et de vie .... Parce qu'il le peut , Micky croque la vie telle qu'elle est donnée , et c'est lui qui a raison , et c'est lui qui sera heureux .... Il nous apprend à mieux vivre . Merci Michael ,

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