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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 14 avril 2020 11:35:38
Blog
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14/04/2020 – Pourquoi y’a une dame qui parle à côté ?

Nos deux adolescents étaient confortablement installés, ce lundi de pâques à vingt heures deux, devant la télévision pour écouter l’élocution du chef de l’Etat. Sans que cela n’ait jamais été un rituel chez nous, depuis le confinement, ces interventions officielles ont pris, chez eux, une tonalité presque solennelle. Ils s’y préparent puis se délectent de la dialectique maitrisée et huilée d’un orateur auquel ils accordent un prestige que nous avons oublié. La figure de l’ordre, du contrôle, de la nation. La posture du leader incontesté dans ces temps incertains qui requièrent un pouvoir assumé. Tandis que nous préparons le repas, ils avalent un bol de popcorn en buvant du coca. Un mélange de patriotisme acidulé de glucose américain. Leur attention est totale. Suspendus au fil du discours, ils ne perdent pas une miette des consignes, des encouragements, des informations et des perspectives savamment orchestrées dans une rhétorique millimétrée. Comme hypnotisés par la gravité du moment, autant que par la prestance du tribun, ils se moquent totalement de ce que nous faisons. Quand nous finissons par les rejoindre pour partager le diner, ils mangent sans sembler remarquer notre présence à leurs côtés. Une seule phrase de Mike brise l’assiduité mutique de l’écoute. « Pourquoi y’a une dame qui parle à côté ? »

De tout ce qui fut dit lors de cette intervention télévisuelle, il me semble ne retenir que cette aspérité. Tout le reste était si entendu, convenu, prévisible. Les conjectures des journalistes sublimant ce rendez-vous avorté cinq jours plus tôt, nous avaient préparés à différents scenarii. Nous nous attendions au report du confinement. Nous espérions une date fixée dans un horizon raisonnable qui permettrait à chacun de se projeter pour sortir du spleen de l’isolement. Nous savions que l’école serait un point d’achoppement pour lequel il faudrait trouver une solution.  Nous espérions un mea-culpa face aux critiques exacerbées contre un exécutif mal préparé. Nous connaissions le paragraphe consacré aux remerciements justifiés pour tout ceux qui continuent à exercer et sans qui la vie ne serait plus possible. Nous attendions des mesures de soutien sans lesquelles la crise économique attendue serait encore plus étendue. Nous doutions qu’il élargisse, à ce stade, l’aide hors de nos frontières connaissant l’animosité aiguisée par la peur de manquer qui plonge les peuples dans l’illusion du renfermement national.

Dans le fond, nous étions préparés à bien des égards et tout ce qui fut dit ne surpris personne dans la globalité. Tout ce qui suivi d’ailleurs illustre la vacuité du débat. Confronté à l’inconnu, apprentis sorciers esseulés, nos critiques et leur cynisme n’ont de prise sur un avenir qui se dessine à vue. Les plus acerbes piquent de leur dard venimeux une bête à terre pensant ses plaies sans égards pour la vermine qui s’emploie à la dépouiller. La fraternité colmate les brèches que des fous tentent de fissurer. L’égoïsme existe comme toujours stupide et lâche au détriment des autres. Mais l’ensemble fait front au diapason d’une union à la hauteur du drame que nous traversons. Ces conditions exceptionnelles font perdre le sens de l’individuel. Un bruit de fond, comme le brouhaha d’une explosion, confond chacun dans le coton d’un devenir pluriel universel. La résilience. La vulnérabilité. La solidarité et la générosité. Nous voyons sans horizon. Nous croyons sans foi. Nous suivons sans savoir. Tels des moutons de panurges aseptisés. Incapables de faire autrement qu’ensemble, comme tout le monde, sans réfléchir ni questionner. Tels les soldats entrainés à obéir aux ordres pour ne pas mettre en danger les troupes conditionnées. Nous avançons pour ne pas reculer.

Pris dans cette servitude tout semble si convenu. Tout jusqu’à la dame qui mime en langage des personnes sourdes ce que dit Macron. Ce petit cadre gris discret en marge. Entré dans les mœurs de la communication, il n’altère plus notre vision. Oublié par nos cerveaux aguerris à évacuer tout ce qui ne nous est directement adressé, nous ignorons plus que tolérons ce grappillage de l’espace décerné aux dominants. Certaine de ne faire plus qu’un dans cette destinée qui vient de nous frapper, je réalise à la question de Mike combien le tout reste pluriel. L’ingénuité de sa question surpasse la sophistication de mon raisonnement. Son pragmatisme oblige mon idéalisme. C’est à lui que revient le privilège de remarquer l’altérité dans l’uniformité prétendue du moment. Lui-même privé d’un langage qui le mettrait à égalité. Les signes s’adressent aux muets. Pour les personnes en situation de déficience intellectuelle il conviendrait d’inclure le Facile A Lire et à Comprendre (FALC) ! Mais cela trop peu le savent. Trop peut s’en soucient encore. Trop peu le voit…. Nous avançons en omettant nos progrès. Merci Mike de me rappeler que la dame parle aux malentendants. Demain j’espère que le choix des mots, au-delà du prestige de l’orateur, servira la compréhension de tous les auditeurs !

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C'est tout l'intérêt du pluriel et du différent que nous avons tant de mal à voir , à entendre et à accepter ...

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