Aller au contenu principal
Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 03 décembre 2019 07:35:01
Blog
24 visites

3/12/2019 – Regarde, y’a un souci !

Tous les soirs je perpétue une tradition maternelle.  Je n’arrive à les laisser aller se coucher sans les embrasser.  Ils ont 14 et 16 ans et j’ai bien essayé, il y a quelques mois, de laisser tomber… mais j’ai replongé après une semaine à peine.  Je ne peux me passer de ce rituel sucré où je viens les border, leur caresse le front, les embrasse tendrement et leur dit tout doucement en m’en allant « je vous aime à la folie mes amours ».  Ils acceptent plus ou moins, en fonction de la fin de journée.  Les soirs où l’ambiance est tendue, à cause de notes ou de comportements, mon incapacité à adapter ma routine les irrite.  D’autres soirs, où la journée a été dure, les grammes de tendresse de cette étreinte qui retient l’enfance les enchantent et les apaisent. Quoi qu’il advienne, je suis celle qui en tire la plus grande satisfaction.  Triste des frustrations de leur père, qu’ils ne saluent même plus en montant se coucher, je profite goulument de ces rares instants pour me prémunir du sort qui les verra s’éloigner.  Tant qu’ils sont sous mon toit.  Tant que j’y ai encore droit.  Tant qu’il le faudra.  Tant que je le pourrai.  J’emporte à chaque fois avec moi les souvenirs qu’il me faut retenir pour ne manquer demain de cette maternité qui va évoluer en longévité.

Alors hier lorsqu’en rentrant dans sa chambre Mike me dit « regarde, y’a un souci » je n’étais pas dans l’état d’esprit taquin de ce coquin.  M’apprêtant à vivre une journée difficile le lendemain, avec un réveil plus que matinal et un déplacement qui m’éloignerait d’eux sans que je puisse même les voir, j’étais mélancolique.  Déjà fatiguée par cette perspective, je voulais me blottir dans leurs bras tour à tour avant d’aller dormir.  Il m’avait demandé de commencer par Lola.  Tout s’était bien passé.  J’étais prête mais il résistait.  « Regarde y’a un souci !»

Je vous laisse deviner de quoi il pouvait bien s’agir ?  Moment privilégié, que seul Mike peut inventer, qui échappe à toute logique et vient vous prendre à contrepied.  Il insinuait ne pouvoir se coucher car sur son lit, dont il avait pris soin de retirer la couette, un circuit interminable de voitures miniatures attendait à la queuleuleu de virages et circonvolutions, occupant tout le matelas.  Une œuvre d’art dont il était évidemment très fier.  A double titre.  Autant de la perfection de l’alignement et des méandres de l’accumulation de jouets que de l’effet de surprise et la stupéfaction que suscitait son excuse bidon.  Fripon.  Canaille.  Malicieux et ingénieux, il retenait à sa façon, le temps de cette évasion, le cours de la journée pour gagner les minutes d’attention dont il ne voulait se priver.  Tout en rangeant, il se délectait de la conversation que lui octroyait sa ruse.  Une à une, pour que cela dure plus longtemps, il soulevait méticuleusement les petits engins pour les ranger.  Délicatement pour ne pas les abimer ou tout simplement pour faire durer.  Une éternité si vous me demandez, bien qu’en le regardant s’appliquer, je m’amusais de son ingéniosité et j’admirais sa patience savamment orchestrée.

La jouissance de ces instants où il redouble d’imagination, sans paraitre se forcer, simplement pour créer les opportunités de son contentement.  La malice de son innocence à nous piéger, sans nous forcer, en nous prenant dans les filets de sa simplicité. La persistance de ses manigances toujours plus déstabilisantes sans être déroutantes. Une succession de délices gourmands dont il jonche le sol des années passées à ses côtés.  Qui saura apprécier cette délicatesse quand je ne serais plus là pour la déchiffrer ?  Qui goûtera aux charmes discrets d’un cœur qui s’offre d’inventer dans l’humour les détours de sa condition ?  Qui aimera autant que moi la subtilité de ses approches déguisées ?  Qui lui rendra cette complicité masquée qui se vit plus qu’elle se dit ?  Je ne suis même pas certaine que ces gourmandises existent en dehors de notre relation.  J’interprète et dévoile leurs manifestations pour éviter qu’elles ne disparaissent totalement.  J’intensifie nos émotions comme pour emplir un vase pour qu’il soit assez plein sans moi demain.  Si chacun doit, pour être heureux, recevoir une dose d’amour minimale ; je cherche à leur en donner assez pour les prémunir du pire de ne pas en avoir plus tard.  C’est stupide mais irrépressible.   La peur d’un traumatisme d’enfant.  Le souvenir d’une fin brutale qui prive ceux qu’elle condamne.  La malédiction du devoir d’en profiter d’y avoir échappé. Un engrenage infernal qui équilibre ce qui ne peut l’être et prévoit l’avenir sur un passé emprunté. 

Dans le drame de cette réalité, je rie encore de sa légèreté.  « Regarde, y’a un souci » d’embouteillage de « majorettes » sur mon lit défait !  Belle métaphore tournant en dérision mes angoisses.  Rien n’encombre ce qui peut être enlevé à condition de le vouloir.  Nos problèmes sont souvent le reflet de ce que nous n’osons affronter.  Son application à soustraire une à une les voitures de son lit ressemble à une leçon.  Celle des petits pas.  Un après l’autre, le chemin se fait de commencer et de continuer.

En l’embrassant sur le front ce soir-là, j’hésite à lui dire merci.  Je sais qu’il ne le souhaite pas.  Il agit ainsi pour m’aider de ressentir ce qui me contrarie.  Rien n’est intellectualisé comme ce que je viens de raconter.  Le remercier serait complexifier quelque chose de spontané.  J’appuie un peu plus mon baiser.  Il se cache sous la couette pour m’échapper.  Notre moment est terminé. Un autre viendra bientôt lui succéder.  C’est tellement bon. Je voudrais tant que d’autres que moi en profite….

Veuillez vous connecter pour évaluer la page.

Ajouter un commentaire

Petite merveille d'amour , si jolie .... Un bonheur à lire et à éprouver ...

Les blogs les plus appréciés par la communauté

par Emilie Weight
1603 visites 11 commentaires
par Emilie Weight
Rating : 4 / 5 1160 visites 8 commentaires
par Emilie Weight
Rating : 5 / 5 1244 visites 2 commentaires
facebook Twitter Youtube Instagram
Les derniers articles commentés
Les derniers articles commentés
  • Démarches Handicap : contester une décision de la MDPH, ce qui change en 2019
  • Démarches AAH : le complément de ressources a disparu !
  • Relations Témoignage SLA : vivre la maladie de Charcot en famille
  • Emploi Les Petits Plats de Maurice, un restaurant tenu par des personnes handicapées

© 2018 Plateforme Hizy