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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 15 octobre 2019 08:35:07
Blog
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15/10/2019 – seul à seul

Il veut me voir « seul à seul ».  Je me demande souvent où Mike pioche ses expressions.  La plupart du temps elles nous surprennent par leur sophistication, leur anachronisme ou leur à-propos !  Ce qui nous étonne, encore plus que les mots qu’il emploie, est l’aplomb avec lequel il assène ces bouts de phrase qu’il brandit tel des fleurs ou des armes en fonction de la circonstance.  Sûr de lui.  Aguerri.  Il semble qu’il ait répété son entrée. Comme au théâtre.  Un air dramatique plane sur son éloquence.  Fier.  Droit.  Confiant.  Il désarçonne ceux qu’il apostrophe d’une tirade savamment choisie.  Jamais sans sens.  Il se sert de l’effet de surprise pour capter l’attention puis élabore.  Entraine.  Convainc.  Argumente.  Epilogue.  Captive.  En fonction du propos.  Suivant l’adversaire.  Pour le complice.  Malgré l’intrut.  Avec, plus que contre, il joue à conquérir un terrain qui l’exclut de rapidité.  Pour fuir l’effusion de la précipitation du dehors, il piège dans l’étourdissement de ses allocutions des proies déboussolées.  Le temps de réagir.  Le choc de retomber.  La magie d’un moment.  Le coup de l’illusion.  L’émotion.  L’ironie de basculer dans une dimension où subrepticement il prend le dessus de la situation.  Maitre de secondes qui s’enfuient, il happe la joie d’y goûter sans tarder.  Il s’essouffle rapidement mais jouit pleinement des saveurs de l’instant.  Puis, sustenté sans être rassasié, il prépare en cachette sa prochaine mise en scène…

Il veut me voir « seul à seul ».  Je me laisse attirée dans un recoin de la cuisine.  Il est sérieux.  Sans en faire trop, il marque de gestes appliqués la solennité de sa démarche.  Loin des regards.  Hors de portée d’oreilles qui trainent.  Il se confie enfin.  Tel un soulagement.  Plus qu’un amusement.  Il parle de sujets que je ne vais pas divulguer.  Ses secrets.  Un monde enfoui dans la pudeur de ses malheurs.  Un plein de rien qu’il cache pour supporter de n’y avoir accès.  Une vie passée à observer et à rêver à ce qu’il n’ose espérer et qu’il préfère sublimer chez autrui.  Sa sœur.  Ses pairs.  Les milliers d’images digitales qu’il ingurgite comme un remède à l’amplitude de sa solitude.  Une camisole de substituts seuls résidus des maux qu’il tait et qui le tuent.  Si dur au mal.  Si tendre au reste.  La placidité de son visage encore bébé occulte si bien tant de spoliations cumulées.  Sa gentillesse.  Sa naïveté.  Sa bonhommie.  Son innocence.  Son silence.  Nos négligences.  Nos exigences.  Sa résilience.  Sa résistance.  Note impatience.  Nos défaillances.  Sa fragilité.  Notre normalité.  Nos priorités.  Ses incapacités.  Nos faiblesses.  Sa lucidité.  Notre incompréhension.  Sa tolérance.  Tout ce mélange n’est pas sans conséquences.  Sans s’exprimer, ses réactions creusent des sillons profonds dans sa personnalité.  Des trous béants qui s’effondrent parfois dans l’irruption d’une frustration.  Quand le mordillement des doigts ne suffit à contenir la rage de la méprise.  Quand le refus d’obtempérer n’accroche la considération qu’il mériterait sous prétexte d’être le caprice d’un demeuré.   Quand tout compte plus que son seul souhait d’exister.  Quand invisible parmi nous il crie prisonnier de murs de verre qui le condamnent à rester muet.  Quand épuisé de lutter il glisse dans l’oubli pour constater qu’on l’y laisse s’y noyer.  Quand la fatigue mine ses maigres alliés.  Quand la bêtise vient en rajouter.  Quand l’ignorance s’invite et détruit ce qu’elle est incapable de comprendre de ne savoir apprendre.  Quand la raison à tord et que les justes en souffrent.  Alors la sagesse gagne ceux que le sort délaisse.  Les exclus reclus forgent dans leur détresse l’art de l’essentiel.  Le sublime.  L’accord parfait.  Le contrôle.

Il veut me voir « seul à seul ».  J’entrevois dans cet appel la plénitude d’un calme retrouvé.  Une maitrise.  Au-delà d’une sérénité momentanée, l’ébauche d’une quiétude apprivoisée.  Je m’interroge.  Sur cette interpellation, comme sur toutes les autres.  Plus que des intrusions dans notre fuite en avant, ces tentatives ne sont elles pas l’expression d’une raison.  L’irruption consentie de son évolution.  Une forme de maturité que nous n’aurions envisagée.  La contrepartie de ses péripéties.  Le contre coup de ses courroux.  Une force inestimée produite par l’adversité.  Le discernement de l’endurance.  L’accomplissement des combattants.  Nous trouvons curieux sa guise de nous toucher assez pour nous interpeler.  Nous prétextons des exceptions de peur d’admettre ses compétences.  Dans l’intimité de ce duel improvisé, « seul à seul », face à sa sincérité, j’ai vu ce que je n’avais encore imaginé…. Mike sait bien plus que nous n’osons avouer.  Plus qu’il nous est donné.  Le martyre de l’âme engendre l’humanité.  Des stigmates invisibles font sa destinée.  Il est le témoin de nos dignités.

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Très beau texte .... et une découverte entrebaillée qui , à travers la souffrance , donne espoir et invite à la paix . Merci ,

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