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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 20 avril 2021 18:32:35
Blog
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20/04/2021 – c’est pas drôle !

Nous sommes mercredi soir en semaine. Nous mangeons tous les quatre à table. Chacun raconte sa journée. Tout d’un coup Mike prend la parole. « Je vais vous poser une devinette d’histoire. » Pendant 10 minutes il enchaine les questions. Sur les rois, les films, les couples connus, la politique. Dés que nous risquons une réponse, il crie « faux » et montre du doigts une autre personne pour un nouvel essai. Il est si affirmatif qu’un observateur extérieur pourrait croire qu’il connait par cœur les solutions de ses énigmes. C’est rarement le cas même s’il est épatant et que parfois, sans que nous ne nous y attendions, il détient une réponse qu’il sait placer pour nous faire douter. Il s’amuse follement. Ce mode de communication rapide où il distribue la parole, maitrise les ponctuations, choisit le rythme des questions, lui convient totalement. Il contrôle la situation. Attendant que nous découvrions l’issue de ses interrogations, il cherche discrètement la prochaine devinette qui nous mettra à sa merci. Sous la table, son père et sa sœur activent google pour s’approcher le plus possible du but et vérifier subrepticement la véracité de ses affirmations.

La veille, déjà, il clamait fièrement « Moi je ferai à ma manière ! » Il parlait d’un repas qu’il voulait à tout prix préparer. Alors qu’il y a encore quelques jours, il lui suffisait de s’imposer pour préparer à manger en compagnie de ceux qui voulaient bien l’aider, depuis peu, il ne l’entend plus de cette oreille. Il n’est plus question d’être assisté. Il veut contrôler en disposant des moyens. En l’occurrence, cette revendication donna lieu à ses fameux croques monsieur où l’épaisseur de fromage rivalise avec celle des tranches de pain. Un délice, nullement diététique, qui de temps en temps boost notre cholestérol. Sa spécialité. Un autre domaine dans lequel il souhaite s’affirmer.

L’émancipation galopante dont il fait preuve ces derniers jours me ravit. De plus en plus sûr de lui, il ose et se risque davantage. Dans les transports pour lesquels les changements d’itinéraires, pour cause de travaux ou de grèves, ne suscitent plus aucune angoisse. Tout juste s’il nous tient au courant de ces aléas en rentrant. Dans l’analyse de son comportement lorsqu’il avoue innocemment avoir du mal à se contrôler. Quand il le dit nous comprenons autant la conscience acquise du problème que l’envie d’y remédier. Dans les jeux de société, tenant sa place malgré ses difficultés, il ne démérite jamais et parvient même à nous étonner. Dans la lecture des situations, toujours secret de peur de déranger, il vient souvent livrer son analyse de ce qu’il arrive à détecter. S’inquiété. Interroge. Soutien aussi par des gestes infimes qu’il dispense à dose homéopathique à ceux qui s’en aperçoivent à peine mais finissent par en bénéficier.

Il va avoir dix huit ans. De le savoir ne m’aide à réaliser que ce comportement tient à ses années. Il a l’âge de ce qu’il fait sans pouvoir faire plus que sa condition lui permet. Et pourtant, nous le retenons. Nous le maintenons. Nous le limitons dans une dimension dans laquelle son diagnostic nous aide à l’enfermer. Par habitude. Par facilité. Par lassitude. Parce que sa différence occulte ses ressemblances. Alors ses oppositions irritent et nous les réprimons sévèrement sans considération pour son statut d’adulte-naissant. Alors à une heure du matin, quand il ne dort toujours pas, nous le grondons ! Alors sa petite cousine le zappe négligemment, lassée par sa conversation, en refilant sans égard le téléphone à son grand père fatigué. C’est à cette occasion que j’ai compris. Au moment où il a dit : « c’est pas drôle ! » Comme un cri de détresse. Le refus d’une injustice. Sans révolte. Un constat sans appel. Réalité muette qu’il laissa échapper sous le coup de la déception. Il était seul dans le couloir. Je n’étais pas censée l’observer. Par la porte entrouverte de mon bureau j’ai vu ses épaules se relâcher. Son buste se pencher en avant. Sa tête se baisser. Il a dit à mon père « je vais te laisser ». A raccroché. S’est dirigé vers sa chambre. A doucement fermé la porte et s’y est enfermé.

« C’est pas drôle » mon chéri tu as raison. J’aimerai tant qu’il en soit autrement. Comment faire pour changer ce sort qui condamne ta différence ? Nous voyons trop nos perceptions de ce que tes difficultés engendrent. Les limitent qu’elles nous opposent. Les contraintes qu’il faut surmonter. Ton soupir m’a permis d’entrevoir ton point de vue. En le racontant, j’espère persuader ceux qui vous regardent. Sans nous en rendre compte, nous occultons vos ressentis. Si vous ne pouvez dire, il nous faut écouter et comprendre pour vous accompagner. Vous être le maillon manquant de nos perceptions. L’impasse que nous consentons à votre détriment.

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"C'est pas drôle" et c'est la vie ... Toute faiblesse , qu'elle soit due au caractère , à la particularité , à l'âge , suscite comme un oubli de l'autre , comme s'il s'effaçait et devenait transparent et il faut , sans doute , être secoué par une peine ou avoir une grande sagesse du coeur pour être assez attentif et bienveillant à ces blessures ... Mais , il est possible à chacun d'apprendre , comme aujourd'hui !!

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