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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 01 juin 2021 10:52:21
Blog
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1/06/2021 – Je cherche un panaché

Il va avoir 18 ans. Ses mollets velux ressemblent à s’y méprendre à ceux de son papa. Il a mué depuis longtemps. Ne veux plus me faire de câlin. Refuse d’être mon esclave le jour de la fête des mères où il est simplement question d’attention. Trop fière pour m’apporter le petit déjeuner au lit. Trop occupé pour aider à faire à manger. Trop révolté pour sortir de son rôle d’adolescent contestataire même le temps d’une trêve. Le corps maladroit. Les membres ballants. Les cheveux devant les yeux. Mal fagoté. Il nous nargue sans en avoir l’air. Bardé de tous les attributs de son âge, il échappe à son image. Mes yeux lui refusent un statut acquis de droit. L’amour qui inonde mon regard transforme ses états d’âme en maladresse. Sa mauvaise humeur en détresse. Son autonomie en nostalgie. Je continue à le couver de tendresse. Je m’adresse à lui comme avant. Avec des mots d’enfants. De gestes tant répétés qu’ils ont du mal à cesser. Dans cette routine incrustée, je n’arrive à résister. A m’éveiller aux signes qui ont changés. A tout ce qui pourrait me convaincre d’abandonner. D’abdiquer de ce rôle de mère protectrice. Castratrice. De le laisser aller.

Devant le bar de la cuisine, il hésite. Planté plus de n’oser que de douter, je le sens prêt à réclamer sans assumer ce qu’il s’apprête à demander. Il finit par se décider. Avance lentement pour ne pas se tromper. Ouvre le frigo. Me regarde comme pour confirmer et dit : « je cherche un panaché ». Depuis quelques temps déjà son cousin ardéchois, plus jeune que lui, a droit à cette boisson légèrement alcoolisée. Nous venons tout récemment de l’autoriser. Quelques bouteilles en verre au frais attendent sagement sans être dévalisées. Ce vendredi soir, alors que nous célébrons la fin d’une semaine bien remplie, Mike se sent pousser des ailes. Son attitude m’ouvre soudain les yeux. Il n’y a absolument rien d’étonnant à ce qu’il veuille un panaché. Dans d’autres circonstances, à son âge, il prendrait nos bières sans demander ! Pourtant, le lien qui nous unit encore le retient. Je réalise en être entièrement responsable. Je le sais sans l’accepter. Combien de ces preuves assumées devra t’il encore me montrer pour que je le laisse m’échapper ? Il fera bientôt les nuitées à l’IME. Il commence à s’acheter des mangas. Fait le repas. Gère seul sa chambre. S’applique à devenir adulte tandis que je m’en défends…

Alors que je lui montrais comment faire, il arbora fièrement son croquemonsieur en disant : « le mien est plus mieux que le tien ». Volonté affirmée de dépasser le modèle. S’affranchir de ce guide pour conquérir son indépendance. L’enfantillage du langage ne doit pas masquer l’intention. Tout est une question de perception. Les anachronismes qui se glissent dans son expression, entre l’affirmation et l’affection, ne doivent pas me servir d’excuse pour retarder sa délivrance. Il n’y a rien de mignon à préserver l’enfance dans l’adolescent. Rien de décent à décliner l’identité de celui aimé sous prétexte de le protéger. Certains de mes textes sont là pour témoigner. Celui-ci existe pour m’obliger. Me rappeler l’exigence à laquelle je dois me soumettre. Qu’il cherche un panaché parait anecdotique. C’est pourtant emblématique. De mon incapacité à le considérer tel qu’il est. De cette peur panique de lâcher. De l’antinomie entre l’énergie dépensée à l’élever et l’inertie figée de mes sentiments. Mike n’est plus mon enfant. Mike est grand. Il veut un panaché. Il va avoir 18 ans.

Ce matin alors que j’avais beaucoup de mal à le tirer du lit, je le regardais résister. « Arrête Maman ». « Arrête Maman »… me disait il sans cesse. Son agacement, même endormit, illustre tellement ce que son physique confirme. Il n’a plus besoin de sa maman. Ou si peu qu’il pourrait s’en passer. C’est moi qui ne veux le laisser. Moi qui ne peux me passer de cette relation privilégiée qui nous lie à jamais. La contrepartie inavouable de celles dont la vie prive le devenir d’enfants différents. L’illusion de pouvoir le garder à jamais. Le sentiment de rester l’éternelle femme de sa vie. Le sacrilège de se préférer à celui que l’on prétend aimer. Je promets de changer. Puisque tu veux un panaché, je vais te laisser partir ! Dans la futilité de cette analogie se cache tant de vérités. Insignifiante boisson presque non alcoolisée. Insupportable habitude que rien ne vient briser. De tous les sacrifices que j’ai fait pour lui, celui de faciliter sa fuite sera le plus difficile. J’ai encore tant besoin de lui…

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Salutaire , douce-amère révélation de la vie qui nous pousse avec tous les enfants ... Couper le cordon est encore plus difficile avec les plus fragiles ... Tu vas devoir accepter de te tenir à distance , de le laisser choisir sa vie , même si tu aides à lui en ouvrir les possibilités , le regarder se tromper et repartir , l'aimer ainsi aussi fort mais de loin ...

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