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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 29 septembre 2020 10:31:34
Blog
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29/09/2020 – Je ne lâche rien !

Il gronde. Ou grogne. Difficile à dire exactement… Une chose est certaine, il exprime son désaccord. N’est pas content. S’oppose. Freine. Refuse. Affirme un libre arbitre tranché que nous ne lui connaissions pas avant. Le contraste de ce comportement à celui qu’il avait jadis, bien que net, n’est pas apparu brutalement. Nous ne l’avons pas vu venir. Nous ne nous y attendions pas. Nous constatons surpris que, sans que nous en soyons conscients, progressivement, sans faire de bruit, un nouveau lui a pris la place de l’ancien. Il ne répond pas pareil à nos injonctions. Moins docile, il conteste à la moindre occasion. Nourrit d’une colère sourde, il serre le poing sans oser libérer le feu qui se lit dans ses traits contractés. Une tension, qu’il semble lui-même ne pas maitriser, prend possession de la forme en surprenant le fond. Acteur et spectateur, il subit ce qu’il vit mais refuse d’abdiquer. Conscient d’être soumis aux affres de ses semblables, il veut gouter aux stupres de son âge, au moins dans leurs contours pour ne pas passer son tour.

Amusés autant qu’effrayés par la violence de ces nouvelles émotions, il s’étonne qu’elles visent autrui plus que lui. Stupéfait de constater leurs effets sur ceux qu’il observe médusés d’en être visé, il se délecte de comprendre n’être plus la seule victime de ses débords émotionnels.  Dans le funiculaire qu’il a indexé comme son territoire, ceux qui l’accompagnent malgré lui subissent les attaques verbales et gestuelles de pulsions dont il est le pantin consentant. Quand nous l’interrogeons sur son comportement, penaud il ne peut qu’avouer réfuter ces agissements. Et pourtant, même en présence de sa sœur, il ne sait réprimer la violence qui le pousse à chasser, invectiver, provoquer les proies de son terrain de jeux. La territorialité en étendard de son émancipation, il réclame un dû qui n’existe que dans sa volonté d’affirmation. Pour tout autre, ces actions sont incompréhensibles. Une femme s’en est d’ailleurs plainte à l’IME démuni qui pense priver à défaut de réprimer.

Mais alors la sentence serait double. Comment penser abandonner une autonomie aussi chèrement acquise ? Lui interdire les transports en commun reviendrait à le condamner à végéter au stade d’assisté. Nous ne pouvons l’autoriser. Nous cherchons de l’aide auprès de spécialistes capables d’appréhender et de corriger ce que nous ne pouvons que constater. Les méandres et la complexité des mécanismes qui conduisent à ces débordements passent l’amour et les aptitudes des parents. En être conscients et trouver qui saurait l’aider devient notre priorité. Les signes de son évolution sont de plus en plus marquants. A la place de « ton plan tombe à l’eau » il dit désormais « tu vas arrêter tes conneries » et « je vais déjouer tous tes plans ». Dans le creux de ses provocations, j’entends pourtant toujours l’enfant taquin tapis derrière ce qu’il ne comprend sans doute pas lui-même. Chez d’autres adolescents, ce type de comportement s’accompagne d’une distance froide et brutale. Mike emprunte leur vocabulaire sans briser le lien subtile et tendre de l’enfance. Par l’humour interposé, il dédramatise ce qui pourrait nous éloigner. Comme pour se rassurer. Se prémunir d’une séparation à laquelle il ne se sent pas encore prêt. Dans la voiture, écoutant la publicité des restaurants Flunch et leur fameuse punch line « y’a qu’chez Flunch qu’on peut Fluncher ». Alors qu’il était en pleine crise d’émancipation, il s’interrompt net dans sa contestation et glisse : « C’est ça plutôt crever, y’a que chez Flunch qu’on peut vomir » ! Il fait référence à un épisode malheureux où sa sœur s’était intoxiquée en mangeant des moules dans cette enseigne.

L’exercice de couper le cordon par la contestation systématique est interrompu. Il recule sciemment devant l’inévitable abandon. Conscient du gouffre vers lequel l’amène ses provocations, il ne se résout à emprunter jusqu’au bout un chemin dont l’issue pourrait lui être fatale. En poussant les limites de leurs fondations, les autres jeunes aussi testent leurs aptitudes à se hisser hors du cocon qui les protégeait. Ils savent pouvoir s’en passer. Comprennent l’avoir dépassé. Mike ne conçoit que trop sa condition. Face à l’impossibilité de renier ce dont il sait dépendre encore pour quelques années, il hésite à détruire les liens qui l’entravent et l’élèvent.  Pris au piège de poussées contraires, il navigue au grès de nos humeurs. Attise nos rancueurs et fait fondre nos cœurs. Malmené par l’émoi qu’il ne sait contrôler. Sans cesse sollicité. Sans pouvoir maitriser. Il subit. Il grandit. Alors lorsqu’il finit par me dire : « je ne lâche rien » je comprends. L’intelligence de son émotion confrontée à ces courants inverses. Les facultés qu’il mobilise pour arriver à supporter les tourbillons auxquels il est soumis sans cesse. L’insignifiance des quelques débordements qu’il laisse échapper dans ce brouillard constant. D’un regard plein d’amour je l’embrasse tout entier. Le chemin qu’il doit faire sans moi a commencé. Je le regarde s’en aller tout en restant à mes côtés.

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Belle histoire , comme la vie qui avance et le fait grandir . Il a raison de ne rien lâcher ! parce qu'il va s'adapter ... Quel humour Micky . J'ai beaucoup aimé l'adaptation de la publicité de Flunch !!

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