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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 22 Dezember 2020 14:03:47
Blog
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22/12/2020 – La peur au ventre

Dans le contexte particulier du COVID, nous sommes tous égaux même si, pour certains, les contraintes peuvent être plus dures à supporter. Pour accommoder tout le monde à cette réalité qui nous accompagne maintenant depuis presque un an, il faut rivaliser d’idées et de concessions. Pris dans cet exercice de contorsions, nous avions déjà effectué le test, qui s’il s’était avéré positif pour l’un d’entre nous, nous aurait évité d’y soumettre les enfants. En prévision d’un auto-confinement nécessaire à la sécurité des grands parents, nous devions désormais tester Mike et Lola.

Dimanche matin. Il fait gris. Il pleut. Préférant ne pas trop l’angoisser, nous n’avions pas vraiment préparé ce rendez-vous de la veille au lendemain. Nous savions qu’il faudrait y aller mais appréhendions la manière dont cela se déroulerait. Lola en alliée, je décide dès le petit déjeuner d’évacuer cette ambiguïté. Mike se douche toujours le soir. Je lui demande de s’habiller. Etant donné la grisaille, à l’approche des vacances, il avait plutôt prévu de trainer en pyjamas toute la journée. Déjà contrarié par ce changement de programme, il rechigne à obtempérer. Avec sa sœur, nous en profitons pour nous doucher. Le temps doit être utilisé plus que combattu dans ce genre de moment. Quelques minutes plus tard, Mike est résigné. Il accepte de nous suivre dans la voiture. Il prend même les devants et nous le trouvons installé, les clés sur le contact, figé dans son siège et attaché. La pression monte. Nous le sentons.

Sur le trajet, peu de mots sortent de sa bouche. Il est comme hypnotisé. Il pose quelques questions stéréotypées. Comme obnubilé. Il semble ne pas écouter les réponses. Reboucle sans cesse. Où allons-nous ? Pourquoi ? Est-ce que ça va faire mal ? Je dois promettre que non ! Expliquer les étapes en long, en large et en travers. Encore et encore. Lola à l’arrière est d’une patience exemplaire. Je m’entends répéter et répéter encore. Je m’étonne de cette docilité. Je réalise à quel point elle m’est naturelle. Sans même m’irriter. Elle semble me rassurer. Rompue à ce genre d’accompagnement, je n’en oublie pourtant pas l’exigence. Les efforts imposés à tous ceux qui y sont associés. La souffrance qu’il doit traverser. Ce qui justifie ce soutien appuyé.

En apercevant le gymnase où s’effectuent les tests, il commence par être rassuré. Il connait cet endroit. Il y va tous les lundis pour l’entrainement de foot. Familiers, les lieux l’accueillent avec bienveillance. Jusqu’à ce qu’il sorte de la voiture et soit rattrapé par le principe de réalité. Il tousse. Recule en avançant. Ses mains sont glacées. Son regard apeuré scrute les moindres mouvements alentours. Comme s’il s’attendait à se faire agresser. Comme s’il cherchait à s’échapper. Lola à ses côtés à un comportement raisonné. Aussi stressée du ressenti de ce qu’elle s’apprête à vivre, elle est en paix. J’ai à cet instant la conviction étrange que ce qui les différentie tient plus à l’acceptation qu’à l’appréhension. L’un comprend est s’avance librement. L’autre subit de n’exercer son libre arbitre. La fatalité dans laquelle le handicap l’a placé le formate depuis des années à s’exécuter plus qu’à s’affranchir. Face à la peur, tétanisé, il manque de l’espoir de pouvoir décider.

Sans qu’il soit question de l’exercer, cette opportunité nous maintient dans l’impression du control de la situation. Jusqu’à l’échafaud elle susurre à l’oreille du condamné l’illusion d’en réchapper. Je comprends que c’est le tord que nous leur faisons. D’arbitrer. De contrôler. De planifier leurs vies, nous les spolions des décisions qui protègent l’individu. Leur liberté. Bien que nous soyons tous contraints, forcés par le virus et ceux qui refusent d’abdiquer, à faire ce à quoi nous ne voudrions nous soumettre ; il est seul, à cet instant, à endurer sans issue l’obligation de se faire tester. Il n’envisage plus de s’y soustraire. Pas comme nous qui savons que jusqu’à la dernière seconde il sera toujours temps de refuser. De reculer. De changer d’avis. Nous ne lui demandons pas le sien ! Nous ne lui demandons plus le sien ! Lui-même, a-t-il encore le réflexe d’interroger sa volonté ?

Pour reprendre le contrôle de la situation. Il refuse que je l’accompagne. Sa jambe tremble. Il déglutit difficilement. Prenant fièrement sa carte vitale dans son portefeuille, il la tend hésitant au bénévole qui nous enregistre. Cette formalité administrative lui offre un dernier répit. Il se lève. Disparait derrière la toile de tente blanche de chaque espace réservé. Une conversation s’engage. Détendue puis agitée. Il conteste. La voix de l’infirmière monte. Je me tends. Il passe un mauvais moment ça va passer. L’engrenage de son obéissance tire sur ma culpabilité. Je souffre de lui imposer ce pourquoi il n’est concerté. Consciente que cette incursion n’est qu’un début sur le chemin de ce qui suit. Je le rejoints derrière les tentes pour attendre le résultat. Lola nous suit. Elle souffrira aussi. Différemment. Plus librement. Sous l’impulsion d’un choix consentit.

Nous attendons. C’est bientôt fini. Assise dans le décore d’un gymnase transformé en hall de tests où des citoyens masqués sont pris en charge par des infirmiers emmitouflés des pieds à la tête dans des combinaisons de protection intégrales, j’ai peur pour demain. Nous allons prendre les dispositions pour l’accompagner au mieux face aux défis qui l’attendent. Une protection familiale. Moins castratrice qu’une tutelle ou curatelle. Une spoliation de sa liberté individuelle quand même. Dans l’esprit si ce n’est dans les faits. L’inéluctable aliénation en guise de compensation aux manquements de notre société. Incapable de l’inclure à égalité elle doit le prémunir contre ce qu’il ne pourrait contrôler. La malveillance. L’abus. Le mensonge. Les conséquences des frustrations que sa condition pourrait susciter. Le test est négatif. L’expérience révélatrice. Il part soulagé. La peur passe de son ventre au mien !

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Et il était si fier de me dire qu'il avait été très courageux ...Est-ce que le handicap enlève la liberté ou , seulement , l'illusion de la liberté , nos illusions!! Je ne sais ?

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