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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 06 avril 2021 12:14:33
Blog
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6/04/2021 – Parle moins fort, chuchote

Pris dans un monde qui l’oublie souvent, Mike cherche à préserver des espaces qui lui soit réservés. Des moments. Des endroits. Peu importe ce qu’ils sont, pourvus qu’ils jouent le rôle qui leur est demandé. Simuler un environnement dans lequel il pourra exister. Se sentir bien. S’exprimer.

Il y a ceux dans lesquels il se ressource. Des bulles d’oxygène souvent à l’abri des regards. Où il reprend son souffle après une dure journée. Où il évacue toutes les tensions accumulées d’avoir dû supporter un rythme inapproprié. Où il rejoue le fil du temps passé pour en apprécier les détails qui, mêlés d’émotions, ressemblent à un brouhaha sans fin résonnant dans le vide de sa compréhension. Dans ce replie il joue avec des pailles. Il agite des branches. Il enfile des voitures miniatures. N’importe quel rituel sert à canaliser l’énergie emmagasinée de n’avoir su la digérer. Pendant de longues minutes, parfois même des heures ; il reste isolé pour se retrouver. Rien ne peut le distraire de ces moments choisis. Lui d’ordinaire si prompte à se saisir du digital, néglige totalement ces distractions d’excitation dans ces instants d’introspection. Tel un sage, concentré, il médite éveillé d’une manière inhabituelle et pleine. Un léger balancement rappelle la façon qu’il avait enfant de se bercer pour se calmer. Un rituel ancré. Incarné tout entier. Des gestes répétés pour ne pas déborder. Mécanismes salutaires dont il est dépositaire. Fier de se contrôler, il prend le temps qu’il faut. Mesure la progression de son énervement. Sort lorsqu’il sent épuisé le trop qui l’avait fait se replier.

Il y a ceux dans lesquels il n’a pas le temps de s’isoler. Il faut agir sans tarder. Trouver la juste parade pour éviter de provoquer l’animosité, le ressentiment, toutes les appréciations que ses comportements inappropriés suscitent chez les autres. Le poids de sa particularité. Sa différence. Son handicap. Ce que nous objectivons par l’étiquette d’une maladie mais qui pour lui, plus qu’un nom, porte les stigmates de réactions. A son encontre. Dans le temps. Conséquences quotidiennes d’un diagnostic presque oublié, il les subit doublement. De l’intérieur, incapable de maitriser les dysfonctionnements de sa condition. De l’extérieur, lorsque sous l’emprise de sa déficience il échoue à donner le change. Responsable sans être coupable, il affronte ces situations au premier rang des confrontations. Quand il le peut, il se contient. Mordant son doigt au sang. Cachant son désarroi. Taisant son inconfort. Agitant compulsivement ses bras. Risquant l’humour en dernier recours. La fuite n’est pas toujours possible, alors il brave les conséquences de ce qui le condamne irrémédiablement. Prisonnier de murs de verres derrière lesquels il constate impuissant ce qu’il aurait voulu éviter si seulement il n’était pas handicapé. Conscient du tord causé mais incapable de le réparer. Il assiste impuissant au drame de ses interactions. L’inadéquation entre son intention et le résultat. Entre sa vérité et ce que nous en voyons. La trahison d’un mal qui déforme sans prévenir. Sournoise différence des sens. Il comprend aux retours qui lui sont faits, l’offense subie autant que partagée. Les manifestations de son inconfort sont alors le seul rempart contre la colère d’autrui.

Mais ces replis ne sont pas ses seuls répits. « Parle moins fort, chuchote » ouvre celui du lien. Une dimension dans laquelle il nous permet d’entrer avec lui pour le retrouver. Son univers à l’abri du nôtre. Comme une cabane d’enfants. Faite de voiles transparents, elle n’a ni toit, ni tobogan. Il en connait seul le chemin. Décide de nous y amener. Nous y installe sans nous forcer. L’ambiance feutrée de cet endroit secret rassure. Bienveillant. Silencieux. Au ralenti. Il détend instantanément. Une fois dedans, sa différence semble effacée. Il se comporte comme si de rien n’était. Dirige la conversation. S’exprime sans hésitation. Echange absolument. « Parle moins fort, chuchote » est le mot de passe de ce paradis dans lequel vous le verrez guéri de tout ce qui l’empêchait avant. Une formule magique qu’il est seul à manier. Elle ne vous sert pas à entrer. Il doit vous y inviter. Par cette requête, en appliquant un feutre sur nos voix, nous pénétrons dans l’entre deux qui lui sert de refuge. En retenant les décibels, nous inventons une relation. Celle à la portée de chacun. Celle de l’écoute. De l’empathie. Celle qu’il dirige de ne plus subir. Celle juste. Nos regards se tiennent. Je me surprends courbée. Comme cachée pour ne pas être repérée. C’est fragile et puissant à la fois. Aux yeux de tous nous sommes seulement isolés par l’intensité du lien qui nous unit dans l’instant. « Parle moins fort, chuchote » comme si le sifflement de voix à peine audibles nous protégeait du sort de tous ceux qui s’exposent. Il nous soustrait du reste. Chasse les problèmes. Me montre qu’il peut fonctionner hors de contextes qui le condamnent. Sa différence vient de notre capacité à l’accepter plus que de ce qu’il est. Dans l’intimité de nos chuchotements, je le vois tel qu’il est vraiment. Pas si différent. Présent.

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MMagnifique ... à goûter ... Quel privilège . Merci de nous l'avoir fait partager .

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