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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 12 janvier 2021 11:39:07
Blog
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12/01/2021 – Tu fais fausse route…

Sans que nous ne nous y attendions, tout à coup, la conversation vacille. Mike vient de l’interrompre incidemment. L’effet immédiat de son intervention stoppe tout le monde sur le champ. Interloqués sans être choqués. Désarmés sans violence. Simplement stupéfaits d’un jugement qui surprend. Je ne parviens même plus à me souvenir du sujet dont nous discutions tant son expression emporta tout le reste.

« Tu fais fausse route ». En dehors du simple aplomb nécessaire à l’adolescent pour interrompre la conversation d’adultes, l’expression interpelle. Mike a toujours eu un vocabulaire très développé. Faisant l’éponge, il lui arrive de pomper des expressions. Souvent d’ailleurs les plus improbables. Datant d’un temps révolu. Précieuses et, en cela, antinomiques à l’image que l’on peut avoir de lui. Drôles bien que parfois à contre-emploi. Des bolides d’expression qu’il ne maitrise pas toujours et qui l’entrainent sur les autoroutes de la communication sans permis ni limitation de vitesse ou d’accès. Il les dégaine suivant un raisonnement que nous ne contrôlons pas. Il en use et abuse à sa guise. Souvent de manière impromptue. Avec malice. Naturellement ou ingénument. Il est toujours très difficile de déterminer la conscience qu’il a de ces manifestations.

Bien que leur récurrence augmente. Depuis quelques temps une constance dans cette tendance s’affirme. Répétitions savamment orchestrées qui distillent une persistance sans recycler les terminologies utilisées. Subtile mélange d’une alchimie qu’il diffuse en guise de soupçons. J’ai parfois l’impression qu’il domine nos interactions. Caché derrière ses soi-disant difficultés, il jouerait amusé à nous confondre en pointillé. Silencieux la plupart du temps, il glisse insidieusement, par touche millimétrées, les indices de sa clairvoyance. Inspiré. Avisé. Malin et attentif. Il choisit le moment de porter l’estocade à ceux qui l’entourent sans le saisir. Qui l’accompagnent de le suivre. Qui le portent d’apprendre chaque jour un peu plus l’ambivalence de sa dépendance. La force de sa différence. La subtilité de ses facultés.

Un autre jour il dit « Je ne veux pas de tes sarcasmes... » ! Refusant d’ignorer son interpellation, je l’interroge sur sa signification. Au lieu de se laisser impressionner, il me répond sans hésiter qu’il se passerait volontiers de mes blagues !!! Depuis, je me méfie de l’innocence de ses remarques. J’y vois une présence silencieuse. La force de l’observation tapie dans l’ombre de notre ignorance. Le reflet du mépris dont nous l’affligeons sans malveillance. L’illustration fatale des murs de verre dans lesquels nous enfermons ceux qui, différents du nombre, patientent dans l’antichambre de nos bons vouloirs. Je l’observe encore plus qu’avant. Je découvre la lucidité qu’il a de nos réalités. Le regard qu’il porte sur nos fragilités. Avec quel tact il respecte nos pudeurs. Le décalage entre sa timidité et notre ostensibilité. Sa réserve. Nos prétentions.

Ce matin encore, alors que nous voulions le protéger de ce qu’il savait depuis le début sans nous le révéler, son comportement témoigna de son entendement. Tels les enfants, silencieux témoins des déboires de parents jouant aux grands, les déficients endossent le costume de ceux qui attendent leur tour. Sans espoir cependant que celui-ci vienne un jour, Mike frappe à la porte de notre establishment. Il prétend au rang dont nous le préservons sans savoir s’il souhaiterait entrer. Disqualifié, il nous prouve la sagacité de son existence. L’esprit brillant pris au piège d’une étiquette étriquée. Nous faisons fausse route et il le sait. Pourtant, dans ce monde que nous avons façonné à l’image de ceux qui ne peuvent échouer, la place qu’il pourrait occuper, et qui viendrait nous compléter, n’existe malheureusement plus. Il la suscite par intermittence en nous coupant dans notre élan. De pertinence en impertinence, il brise la glace qui emprisonne sa condition. L’épaisseur du verre l’empêche de se fissurer mais l’impact de chacune de ses tentatives désespérées alerte ma conscience éveillée. Ce texte en est l’écho. De l’autre côté du mur, j’amplifie le son de ses coups sur nos cloisons. Il frappe. Entendons ses messages plutôt que de douter. Avant que lassé il ne cesse d’essayer, il faut considérer plus qu’ignorer les signes qu’il a encore la force de nous donner.

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Il a raison !! Nous faisons certainement fausse route à vouloir pour l'autre , quel qu'il soit , ce qui nous parait bon . Michael a , parmi nous , sa place singulière qu'il prend avec liberté . Il nous faut apprendre à l'écouter ...

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