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Emilie Weight
par Emilie Weight
Blogger
Modifié 06 octobre 2020 09:07:33
Blog
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6/10/2020 – Tu peux regarder le match avec moi maman ?

Il arrive plus souvent qu’il me dise « bon débarra », en apprenant que nous ne serons pas là un soir ou un weekend, plutôt que « tu peux regarder le match avec moi maman » ! Et pourtant, ce soir-là, alors que je finissais tard et que je descendais prête à sombrer de fatigue, d’un ton suppliant il me demanda de m’assoir à côté de lui pour regarder un match de rugby ! La manière dont il formula son souhait, encore plus que l’étrangeté de cette requête dans la bouche de mon adolescent bougon, m’interpela. Las. Résigné. Frustré de ne pouvoir partager l’intensité de l’action avec d’autres, il me sembla si seul dans le salon trop grand. Grispé sur ses mains accrochées à l’assise du canapé, les jambes et pieds serrés, tendu vers l’avant comme pour rejoindre le terrain à travers l’écran ; il occupait une place dérisoire sur l’immense espace convivial désespérément vide. La lumière de la télévision illuminait son visage attentif. Ses yeux écarquillés brillaient d’une humidité que je me refuse de qualifier. Devant lui nul victuailles pour égailler ce décore triste. Seules ses pantoufles usées apportaient une touche de chaleur à cette scène symbolique et prophétique !

Dans l’élan de mon intention, je filais tout droit vers la cuisine pour faire chauffer l’eau de l’infusion, le prier de monter et reprendre à la soirée le peu de repos que j’allais finir par m’accorder. Dans mon dos, la scène que je venais d’apercevoir me pourchassait. Sa mélancolie hantait mes pensées. Je ne parvenais à fuir ce souvenir ancré d’une surprise hypocrite. Je ne m’y attendais pas mais le savais. Voir révèle des réalités que nous voudrions oublier de ne pas les regarder. Une fois incrustée, leur mémoire ne laisse plus en paix ceux qui prétendent ignorer plutôt qu’affronter leur conscience camouflée. La gifle sourde teintait mon cœur de pourpre tandis qu’apeuré il cherchait une occasion de se rattraper. En revenant vers lui. En m’asseyant à ses côtés. En trouvant cet accueil à nul autre pareil. Un soulagement mêlé de délectation. La satisfaction brute et pleine d’obtenir ce qu’il voulait alors que d’ordinaire il doit se contenter d’échouer ou de frôler ce que d’autres gaspillent d’en disposer. Incrédule de sa fortune, il redouble de joie et d’émoi. Les 15 minutes avant la mi-temps que nous partageons passent si vite que je manque de l’autoriser à rester jusqu’à la fin du match. Il est dix heures passées. Il va à l’Institut Médicoéducatif demain. Son âge ne doit me faire oublier la fragilité de son équilibre. Epuisé, il ne pourra résister et son malaise ne fera qu’augmenter…

A regret. Pour son bien. Je l’accompagne au lit. Sa résistance est moindre. Au lieu d’une résignation forcée j’aperçois une envie rassasiée. La plénitude d’avoir gouté à ce qui était souhaité. D’y être parvenu. Pour une fois. En passant. Il refuse encore que je l’embrasse mais saisit ma main alors que j’allais sortir de sa chambre. « Tu sais maman je suis seul ! »… Un courant d’air passe dans l’entrebâillure de la porte. Je suis glacée. La douceur de le savoir satisfait se brise en milles morceaux. L’image du canapé trop grand obstrue l’horizon. Sous moi, le sol se dérobe. Je me raccroche instinctivement au seul lien qui me tient. Sa main. Humide de l’eau d’un brossage de dent bâclé. Elle est ferme et assurée. Le désespoir qui me terrasse est plus mien que sien. Il vit ce que je nie entre deux lucidités. Il sait ce que je tais à défaut d’y remédier. Il vient tout simplement de formuler ce que je refuse d’accepter. Sans se plaindre.  Sans geindre. Sans feindre. En énonçant ce que je venais de voir et m’apprêtais à enfouir. En nommant les sentiments. En maitrisant ce que je ne sais pas contenir. Lui, sans habilités sociales, soumis à l’impulsivité de son émotivité, venait d’exprimer sans sourciller le vertige dans lequel sa solitude m’avait précipitée.

Je me souviens du neurologue qui disait il y a si longtemps déjà : « vous allez devoir apprendre à envisager ce qu’il vit plus que ce que vous ressentez ! » Leurs manques. Leurs peines. Leurs vies. Différents des nôtres, doivent être éprouvés à défaut d’être compris. Comment soigner, anticiper, remédier à des situations qui nous échappent de n’y être jamais confrontées ? J’avais besoin qu’il me le dise. Il me fallait l’entendre. Ma compagnie ce soir a étanché sa soif. Elle ne suffira pas demain. Je dois m’y préparer. L’accompagner au mieux. Il le sait. Il me l’a dit. "Je suis seule maman" ne veut dire que cela. Une réalité factuelle. Une vérité dénuée de tout jugement subjectif. Sans amis. Sans relations. Sans avenir pour le moment autre que celui de continuer sur la route qui défile au rythme des années. Inutile de comparer. C’est ainsi. Aux côtés de sa sœur qui goûte enfin aux joies de l’épanouissement social. Sans y toucher. Il sait. Il voit. Il dit et petit à petit, lui aussi, fera, pourra, aura ce qu’il faut avant tout nommer pour avancer.

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Comment ne pas être bouleversé , non pas tant par une réalité bien plus partagée qu'on ne croit , mais par cette lucidité sereine et douloureuse qui le conduit à chercher et demander . Il trouvera , c est sûr ... Merci pour ce partage ,

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