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par Thomas Lumbi
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Modifié 14 avril 2020 14:26:15
Blog
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Distanciation, s’éloigner d’une croissance mortifère
« Sortie de Crise », estampe d’après huile sur carrelage - 2006

Soudain, sur la place publique, manque de masques. De gants. La peur de l’autre se généralise. Désormais, le monde ne sera plus un endroit sûr pour le monde. Moi, l’anxieux, pourrais presque passer inaperçu…

Retour en classe, dans notre centre de formation en webdesign. Régis, mon voisin de table, me jette un œil furtif. Comme s’il savait qu’il y a embrouille, là, quelque part au fond de mon crâne. Il l’avait bien dit, Régis, à l’une de nos profs: « peut-être que mon handicap est parfaitement visible, avec mon fauteuil roulant, mais y a d’autres handicaps moins visibles qui sont quand même bien réels… ». Tu m’étonnes Régis. Comme si tu m’avais percé à jour.

L’équipe de l’école s’agite autour de nous. On parle de « cours à distance », on nous incite à « tousser dans notre coude », à consulter nos mails, « nouvelles dispositions ».

Retour face au poste de travail. Une création visuelle à terminer pour une association de non-voyants, l’unadev. Finir à tout prix, dans les temps, alors que tout s’agite. Je creuse, je fouille mes neurones et le web à la recherche d’une idée, d’un concept visuel. Convaincu qu’une affiche en couleur peut représenter un évènement « d’immersion dans le noir ». L’idée d’un visuel en noir et blanc me rebute. Finalement un article traite du sujet : Ce que voient les aveugles. Ce que j’y lis m’encourage à foncer dans le tas : l’option couleur est retenue, sur le concept de l’écholocation.

Régis, lui, à ma droite, il commence à énumérer les problèmes qui l’attendent avec le confinement. Sa plus grande crainte semble être l’accès aux aidants. Il galère depuis le début de la formation, pour suivre le rythme. Pourquoi lui avoir infligé le clavier pour interagir avec la machine ? Enfin, bon sang, ça se voit que l’engin que nous utilisons tous, sans réfléchir, est une véritable galère pour lui. Le métier de graphiste c’est bien 50 % en « raccourcis clavier ». Comment pourrait-il suivre avec ce truc inadapté ?

Mais les jeunes de la classe semblent détendus : tout au long des 5 mois de formation, chacun son tour venait aider Régis à s’installer ou à ranger ses affaires. C’est qu’il est fédérateur le Régis. Tandis qu’il manipule son fauteuil pour prendre place, il dit qu’il aimerait bien qu’on ajoute « l’option créneaux » le jour de l’examen, que ça lui ferait peut-être gagner quelques points. Nous rions tous de sa blague.

L’ambiance devient speed, des échéances de devoirs à rendre dans tous les sens, une administration qui migre sous nos yeux pour un confinement, avec des visages pâles, comme si on venait de leur annoncer la fin du monde et qu’on nous ferait bientôt une petite note, à ce sujet, quand l’élite serait aux abris.

Moi qui cherche justement à faire mon stage dans une institution ou une association en lien avec le lien social. Je me vois déjà en « ouvrier » graphiste-rédacteur dans un « parlement du monde » où on apprendrait enfin à se parler, à se pencher sur l’urgence d’un projet de civilisation à même d’encaisser les chocs à venir. A l’image de cette Assemblée du futur défendue dans une émission de France culture.

Le dénommé Floran Augagneur y proclame qu’il faut reconnecter le savoir et l’action. Je me dis que l’après crise sera peut-être l’occasion de mettre en place ce chainon manquant.

Mais puisque notre rapport au monde est ébranlé, l’autoritarisme néolibéral installé saute sur l’occasion d’un prolongement du confinement, au-delà de la pandémie. Un mot tombe : « tracking ». Et pourquoi pas une étoile jaune en guise de logo pour cette nouvelle application bien sympathique ? Comme si un américanisme ne pouvait avoir la douce odeur de l’eugénisme et de la délation. Certes la « distanciation sociale » nous met soudainement face à un environnement collectivement inaccessible. C’est toutefois le quotidien des personnes handicapées, elles ne deviennent pas toutes fascistes pour autant.

Et là se confirme l’idée que tout est à l’envers : les ignares, celles et ceux qui ne s’intéressent pas aux autres, sont à la direction du pays. Tandis que les être sensibles, handicap ou pas, galèrent, silencieusement pour s’adapter à un environnement matériellement et moralement devenu hystérique, dopé à la 5G pour nous emmener, au plus vite, dans le mur.

Nous y voici, à quelques secondes terrestres avant l’impact. Qui se compte en quelques décennies, à l’échelle humaine. Est-il encore temps de voir émerger un vrai projet ? Une société qui accepterait de regarder le monde à travers la sensibilité d’un aveugle et de prendre des décisions avec la vitesse et la clairvoyance d’un mec en fauteuil roulant ?

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