Le monde du travail agit souvent comme un révélateur du diagnostic de l’autisme Asperger. Interview de Christine Philip, Maître de conférences honoraire en Sciences de l’éducation et membre associé du Groupe de recherche sur le handicap, l’accessibilité et les pratiques éducatives et scolaires à l’INS HEA.

¾ des diagnostics tardifs sont réalisés dans le monde du travail, après l’embauche. Comment expliquer cette proportion ?

Une étude de terrain sur l’emploi des autistes Asperger et autistes de haut niveau a été réalisée entre 2014 et 2016 par la fondation Malakoff Mederic Handicap, elle confirme que 74 % des personnes interrogées ont découvert leur syndrome d’Asperger une fois dans le monde du travail. Ainsi, 25 % ont reçu le diagnostic Asperger entre 30 et 39 ans, ce qui est tardif. C’est d’ailleurs encore plus tardif pour les femmes, car elles ont beaucoup plus de facilité à  se conformer socialement à ce qu’elles observent. On dit qu’elles sont des « caméléons ». Il est donc plus difficile de repérer leurs difficultés.  Pour les femmes, le diagnostic est beaucoup plus tardif que pour les hommes. Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’échantillon étudié comporte 44 % de femmes pour 56 % d’hommes. On est loin du chiffre qu’on a l’habitude d’entendre concernant l’autisme qui concernerait quatre hommes pour une femme.

 

Qu’est-ce qui, dans le milieu du travail, joue dans la prise de conscience du diagnostic de l’Asperger ? 

Les particularités des personnes autistes Asperger sont beaucoup plus apparentes dans le monde professionnel que dans les contextes précédents : école, études, etc.

Les deux difficultés principales – on reviendra ensuite aux points forts- sont les aspects sociaux et les particularités sensorielles. Les « Aspies » comme ils se surnomment, ont des difficultés à communiquer. Or dans le monde du travail, on doit travailler en équipe, participer à des réunions, connaître les règles de savoir-vivre en entreprise… À l’école, on peut encore échapper à ce type de situation, mais pas dans l’entreprise. Et assez rapidement, la personne elle-même et ses collègues constatent ces difficultés.

De même les particularités sensorielles et perceptives des personnes Asperger  - hypersensibilité aux bruits, aux lumières vives, posent de gros soucis. La mode de l’open space en entreprise est insupportable pour ces personnes : la proximité des autres peut les incommoder, le bruit aussi.

S’y ajoute aussi un très grand stress lié à l’imprévu. Ces personnes ont besoin d’être dans un cadre très précis qui leur permette d’anticiper, sans quoi elles vont se sentir extrêmement en difficulté, voire faire des crises de panique. Tout ceci fait que le monde du travail agit comme un révélateur d’un « problème ».

Comment, de ces malaises, en arrive-t-on à un diagnostic autisme Asperger ou de haut niveau ?

Ce sont en général les personnes elles-mêmes, (ou leurs familles), qui se posent les questions, consultent les réseaux sociaux, s’informent et vont finalement consulter.  C’est malheureusement rarement le milieu médical qui repère ce syndrome, par manque d’information.

Une fois le diagnostic posé, il est tout à fait possible de mettre des adaptations en place afin que la vie au travail se déroule dans de bonnes conditions. C’est pourquoi à mon sens, au lieu de cacher à sa hiérarchie cette différence, il vaut mieux la révéler. Les personnes Asperger en entreprise peuvent être extrêmement efficaces car elles ont des qualités, comme tout un chacun, mais aussi spécifiques à ce syndrome : quand elles sont intéressées par quelque chose, elles vont s’engager à fond et même beaucoup plus qu’une autre personne « neurotypique » (ndlr non-autiste). Elles ne le font pas pour se faire bien voir mais parce qu’elles ont ce besoin de tout donner, et c’est évidemment intéressant pour un employeur. Certaines entreprises, surtout à l’étranger, l’ont d’ailleurs déjà compris.

En savoir plus sur l’étude de terrain Acces à l’emploi des personnes porteuses du syndrome d’Asperger et autistes de haut niveau