Quand vient le moment où la personne âgée ou dépendante ne peut plus vivre seule chez elle, la question de la maison de retraite se pose. Y répondre favorablement, est-ce le trahir ?

La fin de la prise en charge des personnes âgées par la famille

Notre organisation sociale, appuyée sur des établissements d’hébergements pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) et l’aide à domicile, s’est constituée massivement au sortir de la seconde guerre mondiale. Ella a alors bouleversé une tradition culturelle multiséculaire selon laquelle il fallait rester dans sa famille jusqu’à la fin de sa vie. En changeant les codes, la société a choisi de séparer la personne en fin de vie du reste de sa tribu et de la diriger vers un Ehpad. C’est aussi elle qui nous impose ce choix de la maison de retraite.

La société a évolué, la maison de retraite est la contrepartie

Car, paradoxalement, c’est l’évolution positive de nos modes de vies et un certain progrès social qui a conduit à la maison de retraite. Avant la mise en place d’un salaire différé sous forme de retraite, les personnes âgées étaient dépendantes de leurs proches. Grâce aux ressources qu’elles ont désormais, elles ont gagné en autonomie. Avant que l’émancipation sociale des femmes ne progresse, leur mission première était de s’occuper gratuitement des anciens. L’accession à un travail rémunérateur les a fait gagner en indépendance. La contrepartie de tout cela ? Une famille moins disponible pour s’occuper de ces vieux parents le moment venu.

Le phénomène de placement en maison de retraite se généralise

Face à la demande, la société a donc créé les conditions d’une prise en charge collective en maison de retraite. « Les choses ont été rationnalisées mais ce n’est pas pour ça que la dimension sentimentale n’est plus présente, explique Bernard Pradines, spécialiste en gériatrie. Il est normal d’être touché par cette perspective. Il faut avoir en tête que c’est un processus global : tout le monde le vit, et personne n’est coupable. »

Culpabilité d’envoyer ses parents en maison de retraite médicalisée 

Lorsqu’un parent s’installe dans un établissement d’accueil pour personnes âgées, la culpabilité et le sentiment de trahison sont souvent au rendez-vous. Pour Bernard Pradines, « il ne peut y avoir de séparation sans souffrance. Cette dernière pourrait toutefois être atténuée si la société arrive à s’affranchir du modèle idéal selon lequel il faut rester chez soi jusqu’au bout dans l’affection des siens. Tant que ce schéma sera présent et fort dans nos esprits, il y aura inévitablement souffrance. On se dit qu’on avait la possibilité de remplir un devoir et qu’on ne l’a pas fait. » Pour celui qui est aussi formateur et conférencier, « Il faut voir plus large, sinon on ne comprend pas. On a considérablement évolué, les choses avancent, notamment dans l’accueil et la qualité des Ehpad. Il faudrait réfléchir à tout cela à l’échelle de la société. Mais il est plus simple de charger et culpabiliser l’individu. »

Trouver du réconfort auprès des professionnels des Ehpad 

Voir un parent partir vers des structures d'hébergement pour personnes âgées est toujours une étape compliquée. Trouver du réconfort auprès de tierces personnes est donc souvent un moyen d’alléger la culpabilité que l’on ressent. « Il faut écouter le pharmacien, le médecin ou encore l’infirmière qui vont, tour à tour, nous dire que ce n’est plus possible pour nous de continuer ainsi, témoigne Bernard Pradines. Que l’on va nous aussi y laisser notre santé, qu’il faut qu’on agisse… Ils nous confortent dans notre choix. » Le spécialiste en gériatrie note toutefois une ambivalence forte de la société : « Une fois que vous aurez placé votre papa par exemple, vous serez forcément amené à croiser un jour quelqu’un qui vous dira : « Moi, je ne l’ai pas fait. Cela vous renverra à vos doutes et à la contradiction entre le devoir sacrificiel et la préservation de votre santé. »

Le départ en maison de retraite sera mieux accepté

Les premiers instants où surgit le doute sur le maintien à domicile des personnes âgées sont les plus difficiles à vivre et le processus d’acceptation peut être long. Discuter en amont de l’Ehpad spécialisé peut être une bonne chose. « Mais cela ne se décrète pas, nuance Bernard Pradines. Il y a dans certaines familles des sujets tabous, des choses sur lesquelles personne n’osera échanger. Et face à la question de l’établissement Ehpad, certains vont « fuir » pour laisser la responsabilité aux frères et sœurs, d’autres se plaindre ou se morfondre. La culpabilité est en tout cas rarement montrée car cela reviendrait à se dénuder. » Pour mieux préparer l'entrée en maison de retraite la famille peut aussi se dire qu’une nouvelle relation va s’installer, avec un rythme à prendre de chaque côté. Des visites régulières, des soins quotidiens grâce à des personnes formés. Pour Bernard Pradines, « la famille a le sentiment qu’on fait mieux qu’elle et ça lui permet d’être plus sereine. »