Jouir de l’espace public comme tout le monde,  cela reste un doux rêve pour beaucoup de personnes handicapées. La raison ? Beaucoup trop de marge entre la loi accessibilité handicap et la réalité.  Et une mauvaise prise en compte des difficultés globales qui sont un frein à la mobilité (peur, incertitude, pénibilité, etc.). Etat des lieux à partir des dernières enquêtes réalisées.

La mobilité des personnes handicapées : immobilisme contraint

17 % des personnes en situation de handicap ne se sont pas déplacées la veille de l’enquête réalisée en 2016 par Omnil pour le Stif auprès de 20 000 Franciliens dont 2 350 en situation de handicap. Pour les utilisateurs de fauteuil roulant, ce chiffre grimpe à 46 % (35 % des 16-59 ans, et 59 % des 60 ans et plus).

Les personnes gênées dans leurs déplacements sont plus fréquemment des piétons, moins souvent des utilisatrices de voiture en tant que conducteur, plus souvent en tant que passager, selon Aline Alauzet, auteur de « Mobilité et handicap : une question de point de vue ». À Paris, elles utilisent légèrement plus les bus urbains et les tramways, moins le métro et le RER que les personnes non gênées. Le panel de choix de déplacement en fauteuil roulant est réduit.

La mobilité touche tous types de handicaps

Les questions de mobilité urbaine concernent toutes les personnes ayant un handicap, quelle qu’en soit la nature : handicap moteur, handicap sensoriel, handicap mental, handicap psychique, handicap cognitif, et cumuls fréquents de handicap.

Quel que soit le type de handicap, la proportion des personnes qui ne se déplacent pas est quasi identique selon l’enquête  pour le Stif : entre 14 % pour les personnes en situation de handicap auditif, et 17 % pour un handicap mental, cognitif ou psychique.

Les espaces publics : les situations handicapantes

Les espaces publics génèrent des situations potentiellement handicapantes. Selon une enquête de l’INSEE, les gênes rencontrées par les piétons sont les trottoirs à 52 %, et la densité de la circulation automobile à 27 %. Les utilisateurs de fauteuil roulant évoquent les difficultés rencontrées sur une voierie inadaptée (27 %).

Les situations de handicap sur l’espace public détaillées par Charlotte Gautherie dans « L’espace public au défi de l’accessibilité »,concernent plusieurs échelles :

  • le socle (géographie, relief),
  • la structure de ce socle (son cadre, escaliers, chaussées à franchir),
  • les éléments de composition (mobilier urbain : bancs, plots)
  • les usages et les usagers (multiples usages : vélos, poussettes…)

Les freins à la mobilité urbaine

  • Une personne à mobilité réduite sera bloquée dans son déplacement si elle ne sait pas à l’avance que l’ascenseur qu’elle utilise dans une station de métro est en panne.
  • Une personne avec des difficultés cognitives pourra avoir du mal à comprendre les horaires de bus, et rencontrer des difficultés d’orientation, elle pourra rencontrer des problèmes à consulter les informations de perturbations diffusées sur les panneaux dans les transports.
  • Une personne avec des déficiences auditives n’entendra pas les informations de perturbations diffusées en mode sonore.
  • Une personne avec une déficience psychique aura besoin d’être rassurée.
  • Une personne en fauteuil roulant ne pourra pas franchir un espace trop important entre le quai et le métro.

L’impact psychologique de l’environnement

Si les personnes handicapées sont moins mobiles, c’est aussi parce que l’environnement dans lequel elles évoluent n’est pas adapté. Ce sont bien des facteurs individuels mais aussi environnementaux et sociaux qui génèrent des situations de handicap, que ce soit une insécurité, ou un mal-être social :
En matière de sécurité, les difficultés d’accessibilité urbaine peuvent être dues à l’impact psychologique que l’environnement a sur l’individu. Les trois auteurs de l’article « Mobilité et handicap : quelle perception du déplacement ? » citent une enquête de 1998 réalisée par R. Imrie et M.  Kumar dans laquelle il est expliqué que les personnes handicapées opposent la sécurité du domicile à l’insécurité et l’inhospitalité de l’environnement extérieur, et restent alors à domicile. Ainsi, le besoin de sécurité se mêle parfois à l’accessibilité des espaces publics.
De plus, la mobilité des personnes handicapées est un enjeu essentiel de l’intégration sociale. Or, des aménagements pensés à la marge comme de passer par la porte arrière plutôt que la porte principale, peuvent être vécus comme une humiliation.

Les conséquences des freins à la mobilité

Les difficultés rencontrées par les personnes handicapées sur l’espace public, se traduisent par : des temps de trajets rallongés, davantage de pénibilité, des retards fréquents en cas de rendez-vous médicaux ou au travail. Face à ces incertitudes, les personnes en situation de handicap se voient contraintes de restreindre leurs modes de transport, et d’être davantage dépendantes de l’aide d’autrui.

Les usagers choisissent de se déplacer en réduisant la pénibilité et la complexité du trajet. La faisabilité du parcours et l’accessibilité des espaces publics sont les deux critères les plus importants, quel que soit le type de handicap. Et au bout du compte, la gêne ressentie dans le déplacement des personnes handicapées a des incidences sur la quantité des déplacements. En moyenne, une personne qui se dit gênée se déplace localement 1,8 fois contre 3,3 pour une personne qui ne l’est pas. Ce qui se traduit par 17 km et 30 minutes de transport en moins par jour, selon les auteurs de « Mobilité et handicap : quelle perception du déplacement ? »

Loi mobilité handicap 

L’accessibilité pour tous est devenue un leitmotiv, comme on peut le voir avec la multitude de lois qui se sont succédé ces dernières décennies :

  • la loi de 1975 handicap, complétée en 1991 avec un volet sur la vie sociale pour tous.
  • la loi LOTI (Loi d’orientation des transports intérieurs) de 1982 qui définit le droit au transport pour tous.
  • la loi Solidarité et renouvellement urbain de 2000 qui associe accessibilité urbaine et développement urbain durable et solidaire.
  • et enfin, la loi de 2005 pour l’égalité des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, qui fait office de référence en matière d’accessibilité aujourd’hui. Elle rend notamment obligatoire le plan de mise en accessibilité de la voirie et des espaces publics (PAVE). Deux dispositifs ont ensuite été lancés : Ad’AP (agendas d'accessibilité programmée) obligatoires pour le cadre du bâti, et SD’AP (schémas directeurs d'accessibilité), facultatif, pour les transports.

Si les communes ont dû s’engager à se rendre accessibles à tous en 2015 après la loi du 11 février 2005, l’échéance n’a pas pu être respectée partout et les bilans réalisés par les usagers concernés sont mitigés. La conception universelle de l’accessibilité bute sur les besoins spécifiques liés à un certain handicap. En pratique, l’espace urbain ne peut être épuré de tout obstacle puisque certains espaces favorables à certains usagers peuvent être défavorables à d’autres. Mais cette difficulté réelle cache parfois un manque d’effort, tout simplement….

 

Sources :

  • « Enquête sur la mobilité des personnes à mobilité réduite et en situation de handicap, Les conditions de déplacement des personnes en situation de handicap : accès aux modes, autonomie, et immobilité », enquête n°4, Omni et Stif, mars 2016.

  • « Mobilité et handicap : quelle perception du déplacement ? » Charles Cadestin, Virginie Dejoux et Jimmy Armoogum, Université de Bourgogne. 

  • « Handicap de situation et accessibilité piétonne : reconcevoir l’espace urbain », Espace populations sociétés, Nadja Victor, Olivier Klein et Philippe Gerber, 2016. 

  • « L’espace public au défi de l’accessibilité », Sciences agricoles, Charlotte Gautherie, 2013.

  • « Mobilité et handicap : une question de point de vue », Aline Alauzet Revue TEC n°235 (Dossier Mobilité pour tous), 2017.

 

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