Pas de liberté sans mobilité pour Marie-Odile Vincent, consultante spécialiste des voyages accessibles chez Comptoir des voyages, tétraplégique en fauteuil électrique. Elle porte un regard sans concession sur les défauts des aménagements pour les personnes handicapées, et un regard gourmand sur tout ce qui reste à conquérir pour occuper l’espace public !

Quelles sont pour vous les principales évolutions en cours pour les personnes handicapées ?

La visibilité des personnes handicapées évolue : pendant quelques décennies, cela passait surtout par les exploits sportifs. Aujourd’hui, on a envie d’être les acteurs de ce qui va changer dans la société. On brise la culture de l’assistanat et de  la prise en charge qui était jusqu’ici un lieu commun sur le handicap. Il est très fréquent qu’on me demande où est mon accompagnant, et les gens restent étonnés que je sois assez autonome. Il faut dire que c’est culturel : dans la règlementation, la loi du travail notamment, on définit le handicap comme une limite.

Dans ce contexte, comment vivez-vous vos déplacements dans l’espace public ?

Je le vis du mieux que je peux. Il faut qu’on nous voie dans les rues, les salles de cinéma… Dans les salles culturelles, je suis toujours tout devant ou tout derrière. Jamais à la bonne place, mais au moins, cette place, je l’occupe ! Il faut occuper l’espace pour le prendre quand il existe !

Vous vous déplacez beaucoup, alors que dire des personnes handicapées qui n’arrivent pas à sortir de chez elles ?

Elles n’osent pas sortir car il n’y a pas d’offre suffisante, par exemple en transports en commun. Je prends les bus à Paris, mais dans 95 % des cas, il n’y a qu’une seule place pour un fauteuil roulant. Alors je prie pour qu’il n’y ait pas une autre personne handicapée, car on peut me refuser l’accès. Côté taxis, à peine 100 sont accessibles sur une flotte de 100 000 véhicules ! Au cinéma, on ne peut pas réserver de place handicapé en ligne…

Est-ce que vous trouvez que l’espace est rendu plus accessible ?

Que signifie « rendre accessible » ? Une seule place pour personne handicapée… On pourrait déjà en avoir deux. En train, je ne peux pas voyager avec une personne handicapée, on ne peut pas prendre la même voiture et je dois m’y prendre 6 mois à l’avance. Et si je veux me désaltérer, comment je fais pour aller à la voiture-bar, moi qui suis coincée à côté du couloir ? On ne peut pas parler d’accessibilité quand c’est une demi-accessibilité. Idem pour les barres et rampes. Pourquoi en construire une seule, alors que les personnes tétraplégiques en ont besoin de deux ! Ma mobilité est brimée dans l’espace public. Et si je n’ai pas ma mobilité, je ne suis pas libre. L’accessibilité ne se résume pas à un hébergement, elle  pose la question de savoir comment on s’empare de l’environnement !

De quoi il faut s’armer selon vous pour affronter l’espace public ?

Il faut avoir une force de caractère que j’ai par défaut. Je suis presque née au fauteuil roulant, j’ai eu un parcours compliqué en termes d’études. À 20 ans,  je voulais faire Science Po mais ce n’était pas accessible.

Et comment arrivez-vous à repousser les limites de la mobilité ?

J’essaye de gérer mes déplacements en fauteuil roulant et de vivre ma mobilité au mieux en y apportant des réponses qui ne sont pas normées. Je suis plus heureuse dans les pays du Sud, quand il n’y a encore rien en matière d’accessibilité, car il y a tout à mettre en œuvre. En Occident, la norme nous contraint et détermine les responsabilités de chacun. Si une personne m’aide, elle aura toujours peur d’être accusée si elle me fait tomber. Alors qu’en Afrique, par exemple, j’ai 100 personnes autour de moi qui proposent de m’aider. Peut-être que culturellement, elles ont plus le sens de l’autre, de la famille, … Quand il n’y a pas de norme ni installation, on fait avec les moyens du bord. Avec trois bouts de bois, on me fera une rampe pour que je rentre dans un véhicule. En France, on me parlera de responsabilité en cas de dégâts. Quand je suis allée à Mombasa, j’ai insisté pour pouvoir atteindre l’océan depuis mon hôtel. On a tressé des feuilles de palmier pour pouvoir rouler jusqu’au bord de l’eau.

Etes-vous freinée dans vos déplacements quotidiens ?

J’ai la chance d’habiter la capitale. Je circule pratiquement partout, mais certains quartiers restent moins praticables en fauteuil roulant que d’autres. Alors que Venise est très accessible en fauteuil roulant. Malgré les canaux, les Italiens ont trouvé des solutions. Je suis même montée sur un fauteuil chenille sur un rail pour visiter un musée.

Et que faudrait-il pour améliorer cette accessibilité urbaine d’après vous ?

Les personnes valides se mettent peu à notre place. Les taxis G7 ont été sensibilisés aux courses pour personnes handicapées. Ils ont essayé des fauteuils roulants, mais aucun n’a fait le parcours en étant conduit à ma place. Il aurait vu combien c’est pénible d’être à l’arrière et de ne rien voir. Je ne comprends pas pourquoi on ne demande pas à un panel de personnes handicapées d’être les testeurs de nouveaux aménagements. À l’heure actuelle, ce sont surtout les associations qui font ce travail, mais moi qui habite dans le 15e arrondissement de Paris, j’adorerais que ma mairie me demande ce que j’en pense. J’aimerais aussi qu’on ne fasse pas des choses malgré nous, et que lorsque des lois sont établies, elles correspondent à tous les handicaps !

Mais pas facile de convenir à tous les handicaps…

On se donne toujours bonne conscience en disant qu’on ne peut pas rendre accessible tel endroit car on ne pourrait pas satisfaire tous les handicaps… C’est vrai que pour moi, il faut un bateau avec un rebord le plus plat possible, alors que pour une personne non-voyante, il faut un rebord… Donc un architecte vous dira que certains handicaps en annulent d’autres… On peut aussi dire que toute rampe supplémentaire viendra nécessairement en aide à une personne à besoins particuliers - personne âgée, femme enceinte… Est-ce que cette loi doit comprendre tous ces critères ? Il manque surtout du bon sens, de la collégialité, et d’aller chercher les personnes handicapées pour participer collectivement à cette citoyenneté accessible.

Un exemple de bon sens qui améliore l’accessibilité ?

Quand je prends le bus en France, il arrive que la planche électrique tombe en panne. Alors qu’à New York, avec une planche mécanique, ils n’y a jamais de panne électrique ! Même problème quand je prends le train à 7 heures du matin. Je n’ai pas envie d’être la bête de foire le temps que l’élévateur se mette en place sur le quai. Si j’ai envie de me faire remarquer, je sais faire, mais parfois, je voudrais aussi voyager comme tout le monde ! À Bruxelles, le cheminot vous installe ses rampes télescopiques manuelles en quelques minutes en sifflotant. Ce sont des exemples d’accessibilité intelligente, dont je m’inspire quand je propose des voyages à mon tour-operator Comptoir des voyages. On a rencontré un problème similaire avec les normes pour les toilettes, surélevées, en béton. J’estime qu’elles ont été conçues avec cet esprit d’assistanat. La cuvette étant trop haute pour me mouvoir, j’ai besoin d’aide. Il aurait suffi de les laisser à la hauteur de base avec un rehausseur amovible.

Rentrer par la porte de derrière par exemple, est-ce ça vous pose un problème ?

Si mon hôtel a quatre marches, je demande si le personnel a son entrée secondaire. Passer par les cuisines ne me dérange aucunement, au contraire, je fais connaissances avec les cuisiniers : la vraie immersion ! L’entrée des artistes permet souvent de résoudre un problème d’accessibilité.

Mais souvent, l’aménagement de l’espace public pour personnes handicapées est réalisé dans la contrainte, l’assistance, le fonctionnel, la limite de place, auxquels on oppose le beau et le spacieux. Je constate néanmoins que cela progresse, par exemple dans les WC pour handicapés des aéroports.

 

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