C’est le moment que chacun espérait ne jamais vivre. A son patient, le médecin doit annoncer que « c’est grave ». Lorsque plane la menace de la mort, comment annoncer la maladie de la façon la moins traumatisante possible ?

« Ce qu’il y a de compliqué, c’est qu’il s’agit de quelque chose que quelqu’un n’a pas envie de dire à quelqu’un qui n’a pas envie de l’entendre. » Cette affirmation de la psycho-oncologue Nicole Alby, citée par sa confrère Valérie Sugg dans son livre Cancer : sans tabou ni trompette, illustre bien la problématique de l’annonce d’une maladie grave. Dans une situation si délicate, impossible alors de parler de « bonne annonce ».

En revanche, le médecin peut toujours faire en sorte qu’elle soit « la moins mauvaise, la plus entendable possible », résume Valérie Sugg. En choisissant ses mots, en soignant son attitude, en décidant d’être entièrement présent à ce moment où la mort, si taboue sous nos cieux, vient à rôder. « Il faut pouvoir prendre le temps d’expliquer les bilans déjà faits, de faire des schémas si besoin, de demander au fur et à mesure au malade s’il comprend bien, pour finir par annoncer la maladie. Si le mot ”cancer” par exemple inaugure la consultation, on loupe la communication : la sidération intervient directement et le patient n’entend plus ceux qui sont prononcés ensuite, comme ”ça se soigne”. »

De l’implication du médecin dans l’annonce de la maladie

Du temps, les médecins n’en ont pas toujours – et de moins en moins dans un système de santé dominé par l’impératif de rentabilité. Mais il suffit parfois de peu pour faire la différence et, plus que le temps dont on dispose, c’est la manière de faire qui importe. « Une mauvaise nouvelle ne peut s’annoncer que dans la rencontre, indépendamment du savoir médical que le médecin transmet, estime Martine Ruszniewski, psychologue et psychanalyste à l’Institut Curie où elle écoute et forme les soignants – et auteure avec Gil Rabier du livre "L’annonce - Dire la maladie grave". Une relation profondément humaine, qui va restaurer le malade dans sa personne et amener le médecin à être plus qu’un technicien : un sujet à part entière. »

Et comme toute rencontre, celle-ci ne connaît guère de recettes. « Ce sont de mauvaises nouvelles, mais j’y crois », a ainsi lâché ce soignant, cité par Martine Ruszniewski, devant son patient. En quelques mots – mais des mots sincères, le patient n’est pas dupe –, il exprimait au malade son implication et sa volonté de se battre avec lui.

Humanité et empathie dans la relation médecin – patient

Cet autre médecin, à l’inverse, s’est montré bien embarrassé. La psychanalyste décrit un homme jeune, qui regardait ses baskets, glissa une caresse sur la joue de sa patiente, mais ne dit pas grand-chose. Et elle, par conséquent, ne posa pas de question. « On pourrait croire que l’annonce a été ratée, analyse Martine Ruszniewski. Mais la patiente m’a dit ensuite : ”J’ai compris que ça ne devait pas être terrible. Il n’était pas à l’aise, mais je l’aime bien, parce que j’ai senti qu’il était embêté pour moi”. » Embêté, c’est-à-dire empathique… « Ce qui a plu à cette femme, c’est que le médecin n’a pas été péremptoire, il s’est montré humain. Mais cela aurait pu angoisser un autre malade qui, lui, se serait peut-être dit : ”Il est jeune, il n’est pas à l’aise, je ne peux pas lui faire confiance…” »

Tout dépend de la personnalité du patient, de la gravité de sa maladie également. S’il n’y a pas de bonne annonce, humanité et empathie restent indispensables pour ne pas accabler davantage la personne sur laquelle le ciel vient de s’effondrer. Pour comprendre également ce qui doit être dit à ce moment-là et ce que l’on peut garder pour un rendez-vous ultérieur. « Cela crée de la confiance, explique Valérie Sugg. Et quand le malade est en confiance, tout se passe mieux, car il sent qu’il s’agit d’un médecin à qui l’on peut poser des questions. Cela change tout. »

Les mauvaises façons d’annoncer une maladie au patient

Bien que l’aspect humain soit de plus en plus pris en compte, on observe encore de mauvaises annonces. Celles qu’on lâche du but en blanc sans un regard, que l’on confie au téléphone – ou pire, sur un répondeur, comme s’il s’agissait d’un événement banal. Celles du médecin qui, en regardant sa montre ou en tripotant son téléphone, exprime qu’il n’a pas le temps au patient - lequel, en conséquence, n’insistera pas et se sentira même parfois coupable d’allonger l’entretien. Celles aussi que l’on formule avec une injonction sous-entendue : « Il faut être fort », « Le moral, c’est 50 % de la guérison »… « Une aberration, s’anime Valérie Sugg. ”Faut être fort”, cela veut dire ”Ne craquez pas et surtout pas devant moi !”. Parce que le médecin cherche à se protéger de l’émotion, parce qu’on ne lui a pas appris à faire autrement. » Or, l’annonce d’une maladie grave est un traumatisme profond et la sidération comme les larmes qui s’ensuivent se révèlent plus que normales : elles sont un droit.

Face à la maladie : dire sans trop en dire

Mais l’attitude adéquate s’avère bien difficile à trouver pour le médecin. Et parfois, l’on se trompe en cherchant à répondre au besoin exprimé par le patient. Ainsi, cette femme qui « voulait tout savoir de sa maladie, raconte Martine Ruszniewski. Après un premier rendez-vous durant lequel le médecin parle peu, elle revient le voir furieuse. Il lui révèle alors toute l’information, y compris l’entrée en phase palliative. Sidérée, elle réplique : ”On ne vous a pas appris, à la fac, à résister aux demandes des malades ?”. Et c’est très juste, il a probablement été trop loin. Le professionnel doit avoir davantage de recul, voir comment le patient réagit, lui parler en fonction. Une information mal communiquée peut mettre le malade en danger, le tuer psychiquement. » L’exemple prouve en tout cas que le moment de l’annonce de la maladie est d’une violente complexité pour chacune des deux personnes en présence et que le patient ne sait pas toujours, c’est bien normal, ce qui est le mieux pour lui.

Faire alliance thérapeutique

Pour affronter cette épreuve, Valérie Sugg conseille, dans la mesure du possible, de venir accompagné, « parce qu’on n’entend pas les mêmes choses. L’effet de surprise est tel que le psychisme zappe tout et n’imprime plus ce qui se dit. Même si l’accompagnant sera choqué aussi, il aura peut-être plus de faculté à entendre ce que dit le médecin – notamment ses mots d’espoir et ses informations sur les traitements. Et il pourra en rediscuter avec le malade ensuite. » Martine Ruszniewski, quant à elle, en appelle à une alliance thérapeutique entre un soignant capable de « reconnaître sa peur et sa gêne » et un patient comprenant que « le médecin n’est pas forcément au top tout le temps dans ce métier extrêmement difficile ». Une alliance à construire ensemble tout au long d’un combat dans lequel le malade, ainsi, se sentira un peu moins seul.

 

Ressources :

Cancer : sans tabou ni trompette, Valérie Sugg, éd. Kawa, 2016, 23,95 €

L’annonce – Dire la maladie grave, Martine Ruszniewski et Gil Rabier, éd. Dunod, 2015, 20 €

Cancer du sein – Un médecin à l’épreuve de l’annonce, Laurent Puyuelo, éd. Erès, 2011, 13,50 €

L’annonce au malade, Martin Dumont, éd. Presses Universitaires de France, 2015, 9,50 €