Certains parents se sentent parfois exclus de la relation fusionnelle mère fils handicapé. Ont-ils raison ou tort ? Et si c'est le cas, comment peuvent-ils agir ?

« Ma femme s’occupe des médicaments de l’un et moi je joue au foot avec l’autre. » Caricature ? Pas vraiment. De manière générale, la relation avec sa progéniture varie selon qu’on est père ou mère. La différence est encore rendue plus forte par la présence d’un enfant malade ou handicapé. Les mères quittent leur emploi, se consacrent à plein temps au bien-être de leur enfant et entretiennent, par la force des choses, des relations plus fusionnelles avec lui… Une union qui peut pénaliser les autres frères et sœurs et se retourner contre ce parent qui n’arrive pas à offrir la même dose de temps à chacun. Le hiatus s’installe : à la maman l’enfant handicapé, au papa la fratrie valide.

Relation fusionnelle mère fils handicapé

« À la naissance d’un enfant, explique Agnès Clet, psychothérapeute à Mantesla- Jolie et spécialiste de la famille, un duo maman-bébé se met en place pour perdurer en général toute la première année. » Les papas sont alors nombreux à en pâtir, car ils ont bien du mal à trouver leur place, comme en témoigne Aline, maman d’un tout jeune Quentin, âgé de 8 mois : « Depuis la naissance de notre fils, j’ai mis mon mari à l’écart et je l’ai oublié, sans m’en rendre compte. Mais j’ai désormais pris conscience du mal que je lui ai fait. Aujourd’hui il m’en veut de ne pas lui avoir permis de partager ces moments à trois. » Et Agnès Clet de poursuivre : « La présence d’un enfant handicapé a tendance à renforcer ce schéma classique. La relation fusionnelle mère fils handicapé augmente  sans aucune limite dans le temps. La maman n’a qu’une motivation, le plus souvent inconsciente : protéger son enfant. Dans ces circonstances, les autres membres de la fratrie ont tendance à aller chercher du réconfort auprès du père. » Un système de clan s’engage alors, au risque d’érafler la fratrie comme le couple. C’est ce que constate Amélie, maman d’un jeune garçon épileptique : « Je ne le cache pas, j’étais tellement occupée par la bataille contre la maladie que sa grande sœur a dû trouver refuge auprès de son père. Nous en étions venus à dire “ton fils” ou “ta fille” pour parler de chacun d’eux. Nous avions chacun notre enfant. Depuis que j’en ai pris conscience, je tâche de ne plus faire de différence, mais j’avoue que ce n’est pas une réaction spontanée. Cela me demande encore des efforts. » Faut-il pour autant parler de « rivalité » entre les parents ? Analysons, en premier lieu, le point de vue de la mère… « Je ne crois pas que dans ces circonstances les mères soient réellement jalouses, explique la psychothérapeute. Lorsqu’on se dévoue corps et âme à son enfant handicapé, on vit une relation riche et extrême, qui se suffit souvent à elle-même. Je dirais qu’elles sont davantage en situation de manque ou d’envie. »

Papa joue, maman soigne l’autre enfant malade

Une nuance commentée par Vanessa, maman de Damien, atteint d’ostéogenèse imparfaite : « Avec une pathologie aussi lourde, je passais le plus clair de mon temps à l’hôpital ou en soins avec Damien, si bien que Pierre, notre cadet, a fini par me surnommer Maman Bobo. J’étais celle qui protège, qui tempère, qui soigne… Pierre ne me sollicitait plus que lorsqu’il avait un problème. Son père était le parent vaillant, sans limites. Je n’en ai pas vraiment éprouvé de la jalousie, plutôt un grand malaise, une forme d’injustice, car je ne pouvais évidemment me résoudre à être cantonnée à ce rôle d’infirmière. J’ai enduré cela pendant des années, jusqu’au jour où Pierre est devenu assez grand pour comprendre. » Les mères se sentent parfois seules à assumer ce lourd « fardeau ». Ce qui nous conduit au point de vue de leurs conjoints… Ils en conviennent assez humblement, ils sont en général assez peu nombreux à reprocher à leur femme de s’approprier outre mesure l’enfant handicapé. C’est le cas de Christophe, qui ose quelques aveux à peine voilés de culpabilité : « Je crois que ma femme souffre plus de l’indifférence relative de ses autres enfants que moi-même de l’attention que je ne porte pas à mon fils malade. C’est lâche, je n’en doute pas. J’ai le sentiment d’avoir écopé de la meilleure part. J’avoue que je ne pourrais pas assumer le dixième de ce que ma femme endure, et je suis égoïstement très soulagé qu’elle soit si impliquée. Mais il y a une césure flagrante dans notre famille : pour elle les galères avec l’enfant malade, pour moi les petits bonheurs avec les autres. »

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Partager du temps avec son enfant @Istock

Halte aux rancœurs du couple et de la famille

Pour éviter que de telles ruptures ne viennent compromettre l’osmose du foyer, il existe bien sûr des solutions, plutôt faciles à mettre en œuvre. Mais cela suppose, au préalable, que la famille ait pris conscience de la situation. Or une telle dérive sommeille parfois pendant plusieurs années et ne se réveille que sous le coup des rancœurs et rancunes accumulées. Difficile en effet de s’attarder sur des notions, moins pressantes, d’équilibre et de bonheur, lorsque le quotidien est rythmé par des doutes et des angoisses. Malheureusement, à long terme, une dysharmonie familiale peut s’avérer lourde de conséquences (divorce, dépression, fratrie divisée…). « Il est important, conclut Agnès Clet, de valoriser deux paramètres. En premier lieu le couple homme-femme, qui a tendance à s’effacer sous les assauts du couple parental. Il faut alors faire l’effort d’être ensemble, de regarder l’autre, de se souvenir qu’il existe, de s’accorder des moments à deux, en prenant le parti de confier parfois l’enfant handicapé. L’équilibre de la famille se nourrit avant tout de celui du couple. Dans un second temps, évidemment, il faut parvenir à se tourner du côté des enfants, pour casser les clans : prendre du temps et partager des activités avec ceux qu’on a tendance à négliger. » Les mamans au foot et les papas au câlin !

Témoignage : relation mère – fils ainé non handicapé

Céline est la maman de Mathieu, 11 ans, et de Théo, 4 ans, atteint d’angiomatose. « Je n’ai pratiquement plus aucun dialogue avec Mathieu, mon fils aîné de 11 ans, qui me reproche de trop m’impliquer dans la maladie de son frère, d’être obsédée. Lorsque son père est absent, il m’adresse à peine la parole et se montre taciturne. Il est bien évident que je suis jalouse de ce duo qui s’est créé entre eux et dont je me sens exclue. La première chose qu’il me demande en rentrant, c’est : “Papa est là ?” Mathieu joue avec son père, lui demande de l’aider dans ses devoirs. Je reconnais que j’ai délaissé mon fils, mais le jour où il m’a dit : “C’est moi qui aurais dû être malade”, j’ai pris conscience que je m’étais trop séparée de lui. Alors j’ai décidé de lever le pied, notamment avec l’association que j’avais créée et qui me prenait beaucoup de temps. J’ai fait l’effort de lui parler, de m’en occuper, et j’ai tenté de réamorcer le dialogue. Je l’ai intégré dans la maladie de son frère, car auparavant je lui cachais les choses que je ne le pensais pas capable de comprendre. Et depuis quelque temps tout va mieux, l’équilibre commence à se rétablir. »

En savoir plus sur le handicap et la vie familiale :

  • Pourquoi lui ? Pourquoi elle ? Nos couples nous guérissent, Monique Fradot et Danièle Chinès, éd. Jean-Claude Lattès, 17 €
  • À qui s’adresser ? Lorsque la famille semble en souffrance, le recours à une psychothérapie de couple ou familiale permet de désamorcer les situations douloureuses. Elle est proposée par des psychothérapeutes ou psychologues. Une dizaine de séances, à raison d’une heure tous les quinze jours, suffisent en général à retrouver des relations plus harmonieuses.

 

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