Autant d’enfants, autant de relations différentes au père ou à la mère, autant de réactions contrastées à leur vieillissement, parfois jusqu’au conflit. Mais tensions et réactions divergentes ne riment pas toujours avec impasse.

Paul a 85 ans, quatre enfants et une épouse atteinte d’Alzheimer qui vit désormais en ehpad. Quand il parle de ses enfants, de leurs réactions face à la maladie de leur mère et à son propre vieillissement, cela part dans toutes les directions : « Le deuxième surtout a mal réagi, il ne vient pas souvent voir sa mère. Mon aîné vient la voir quand je n’y suis pas, on a un mauvais contact depuis longtemps, pour des problèmes d’argent. Une de mes filles est très présente, sa mère c’est tout pour elle, elle vient la voir chaque fois qu’elle peut. Mon autre fille est sur Annecy, elle ne vient qu’une ou deux fois par an, elle travaille beaucoup. »

Gérard a des points communs avec Paul. Il a 82 ans, trois filles et, lui aussi, une épouse atteinte d’Alzheimer, en ehpad depuis peu. Quand il a dû vendre la maison familiale, trop loin des centres urbains, des médecins et des soins, le fossé s’est creusé avec ses deux filles les plus proches géographiquement. Il est parti en ville, avec son épouse, au plus près de sa troisième fille, « la petite dernière », aujourd’hui très présente auprès de ses parents. D’une de ses filles absente, Gérard relate ce qu’elle lui déclara un jour, sans ambages : « S’il y a un problème avec maman, ne comptez pas sur moi, je pourrai vous aider financièrement si besoin, mais je ne vous prendrai pas chez moi. » La formule peut sembler brutale, mais Gérard n’y voit pas de désamour : il est plus triste quand sa fille ne va pas voir sa mère, que pour ces phrases claires et assumées.

Ce qu’on est capable de faire pour son parent âgé dépendant

Et si, au cœur d’une fratrie, la solution était là, dans la bonne compréhension de ce que l’on est capable de faire pour ses parents dépendants, de ce que chacun peut apporter ? Certains seront efficaces avec les papiers administratifs, d’autres seront sans égal dans le câlin qui fait du bien, d’autres encore sauront déclencher le rire pour dédramatiser une situation bloquée. Et puis il y a ceux, comme la fille de Gérard, qui ne pourront donner de leur temps, pour quelque raison que ce soit, mais trouveront à participer à la tâche commune.

Maryse a 69 ans, elle est devenue bénévole pour France Alzheimer dans le nord de l’Isère quand elle aidait sa mère, aujourd’hui décédée. Cette aide s’est d’abord prodiguée à distance entre sud-est et région parisienne. Sa sœur vivait près de Paris elle aussi, mais cela n’a fonctionné qu’un temps : « J’ai toujours été proche de ma mère, explique Maryse, ma sœur était l’enfant du milieu, cela passait mal avec notre mère, mon frère était le petit dernier. »

Depuis la mort du frère, les sœurs sont en duo. Pour l’aide à leur mère, chacune a fait ce qu’elle a pu : « Le plus compliqué, poursuit Maryse, c’était la toilette, je l’ai fait quand j’étais là, mais ma sœur m’a tout de suite dit que ce n’était pas possible pour elle. Je l’ai compris, on a fait appel à une association. Ma sœur s’est occupée d’autre chose, l’argent, les médicaments. » Puis Maryse a rapatrié sa mère dans sa région : elle est devenue l’aidante principale, solidement épaulée par l’une de ses filles. Sa sœur est alors sortie du cercle de l’aide. Aujourd’hui, Maryse et ses filles sont heureuses de ce qu’elles ont fait pour leur mère et grand-mère, sans amertume.

En savoir plus : Parents dépendants : comment devient-on l’aidant principal ?

Malgré les parents qui vieillissent, la famille doit rester unie © Istock

Conflit dans la fratrie comme moyen d’action 

Bien sûr, tout ne se passe pas toujours aussi bien. Le conflit est une composante incontournable de la vie de famille. Pas de raison qu’il s’estompe dans les vieux jours. Au contraire : « Le moment du grand âge vulnérable crée une situation particulière car on va devoir prendre soin d’une personne dont la fonction était de prendre soin de nous, explique José Polard, psychologue psychanalyste dans les Yvelines. On voit réapparaître des conflits dans la fratrie, à l’occasion de l’obligation alimentaire par exemple. Ce qui a été vécu dans l’enfance et l’adolescence est réactualisé. Cela peut créer des rivalités pour s’occuper, ou ne pas s’occuper, du parent âgé. L’aide peut aussi être l’occasion d’être plus aimé qu’on a pu l’être. »

Malgré l’inconfort des disputes et autres règlements de compte, il peut y avoir des bénéfices à engranger de tout ce qui grince et tiraille, avec les proches dépendants, mais aussi dans la fratrie : « Le conflit est parfois la marque du fait qu’il faut modifier quelque chose, il faut l’accepter tant qu’il n’est pas répétitif, bloqué sur la même chose. » Acceptons donc de nous disputer si cela permet de se parler et d’agir, si cela mène à une efficace distribution des rôles.

De l’imprévu dans la répartition des rôles des aidants proches

Cette étape du “qui fait quoi ?” réserve parfois des surprises. Les histoires sont nombreuses où le vieillissement de ses parents a redessiné les contours d’une famille. Ainsi, telle fratrie où l’aîné, valorisé de tout temps, fait tout ce qu’il peut pour mettre en place des aides extérieurs et améliorer le quotidien d’un père qui s’évertue à contrer ses initiatives. Pendant ce temps, le second ne prend aucune décision, mais il est à la maison et sécurise son père du simple fait d’être là. Ailleurs, un fils aura eu une relation si fusionnelle avec une mère idéalisée qu’il ne supportera pas de la voir vieillir, quand son frère ou sa sœur, dont les rapports auront été plus conflictuels, parviendront à l’aider. Ailleurs encore, une fille, aînée d’une grande fratrie, verra son propre vieillissement dans celui de sa mère tandis que la puînée, avec ses vingt ans de moins, sera plus détachée, et plus efficace à aider.

Les divergences et les conflits entre frères et sœurs peuvent tout bloquer ou mettre en lumière des solutions inédites. On ne risque rien, ou sûrement rien de grave, à se poser des questions, à tenter de regarder les choses autrement. Sans oublier d’être indulgent avec soi-même, de se protéger des injonctions de perfection que la société moderne nous assène, comme le conseille José Polard, également co-auteur du blog L’âge, La vie : « On dit que le métier de parent est difficile. C’est la même chose pour le métier d’aidant familial. L’idée n’est pas de ne pas faire d’erreurs, mais d’en prendre conscience et d’ajuster. »