Avec la sclérose en plaques, l’hémiplégie ou le cancer, la douleur est souvent très présente. Pour éviter qu’elle ne se transforme en souffrance, il existe l’hypnothérapie brève. Entretien avec le Dr Jean-Marc Benhaiem, praticien en centres de traitement de la douleur de l'Hôpital Ambroise Paré et de l'Hôtel Dieu à Paris.

© J.M Benhaiem

On dit de l’hypnose que c’est une thérapie alternative…

Pour moi, quand j’entends cette expression, j’entends : « Et si on mettait un peu de musique, des plantes, et qu’on prenait quelques gouttes de ceci... » Or cela n’a rien à voir ! L’hypnothérapie brève fait partie de l’art du soin. J’appelle cela faire du bon travail. Prenons l’exemple d’une personne à qui on a coupé la jambe. Le travail n’est pas terminé : il faut aussi l’aider à accepter la réalité. Notre approche a l’air de s’ajouter en bonus mais, c’est parce que la Faculté de médecine ne nous l’a pas enseignée !

Quelle différence faites-vous entre douleur et souffrance ?

Dans les douleurs chroniques, il faudrait supprimer le mot douleur. Ces maladies sont ambigües car il y a confusion entre douleur et souffrance. Médecins et neurologues ont tendance à vouloir évaluer la douleur, comme si celle-ci était provoquée par une piqûre, une pression, mais il faudrait plus de paramètres car les pathologies chroniques génèrent de la souffrance. Le patient a mal mais ce n’est pas une douleur aigue, sinon les antalgiques seraient efficaces.

Comment expliquez-vous cette prise de distance avec son corps pour le soulager ?

Dans le cas des maladies chroniques, il faut voir le corps comme un matériel qu’on répare. Si le patient a une perception restreinte de son problème, il ne voit plus que ça. L’hypnose médicale vient ouvrir sa perception, pour qu’il apprenne à faire avec, en passant du mode contrôle au mode acceptation de la réalité. Ainsi, au lieu d’endormir son corps comme avec le médicament, la personne modifie la relation à son corps. C’est pourquoi je demande aux patients s’ils peuvent quand-même aimer leur corps, et non pas s’en méfier ou le détester. A partir du moment où ils entrent en relation avec leur corps au lieu d’être en lutte contre lui, leur organisme commence à apaiser les douleursaidé des hormones – qui envoient moins d’adrénaline, plus d’endorphine. Avec cette modification physiologique, le cerveau envoie le message que cela devient plus supportable, sans conflit. Cette reconnaissance de l’action physiologique de l’hypnose a été lente.

Vous parlez d’aller au-delà des pathologies

Il est compliqué de se limiter aux maux car on parle de personnes, des personnes très différentes pour une même pathologie. L’hypnose thérapeutique ne soigne pas les maladies, elle soigne les relations que la personne entretient avec son corps. Elle se concentre sur la multiplicité de ses perceptions en fonction de son vécu. Or, à chaque fois, il n’y a pas une technique : on va vers un patient qui souffre, c’est un drame, une personnalité différents. Si l’on cherche à coller à un plan standard, on va droit dans le mur, car c’est uniquement la personne et son rapport à sa maladie qui nous guident.

Alors le pourquoi n’est pas primordial ? 

On a tous besoin de savoir pourquoi. Quand j’ai été confronté aux douleurs chroniques, j’étais désemparé. On cherche des diagnostics pour rassurer alors qu’on ne fait que coller une étiquette aux patients. Ils se réjouissent de mettre des mots sur leurs maux, mais cela fige le problème. Avec l’hypnose, on ne porte pas de jugement sur la situation. On fait en sorte d’être tranquille avec ce qui est arrivé. On va même plus loin : on va jusqu’à vouloir ce que l’existence nous impose.

Est-ce que ces pathologies sont concernées par l’hypnose ? 

Sclérose en plaques et hypnose

La SEP, ce sont ces sensations bizarres : paresthésies, sensations d’engourdissement, et surtout, la peur : la personne atteinte se dit qu’elle n’a plus de force musculaire, ne peut plus conduire… Ce qui créé une angoisse. L’hypnose intervient pour réduire la composante émotionnelle des douleurs de sclérose en plaques. J’ai eu une patiente venue pour des crises dues à sa SEP, qu’elle n’arrivait pas à calmer par des médicaments. À l’issue de la thérapie, elle m’a décrit comment l’hypnose avait modifié sa perception de sa maladie : cela lui a permis d’arrêter de dramatiser, d’accepter la réalité malgré la perte de son emploi.

Une autre patiente atteinte de cette pathologie avec des problèmes à la vessie a souhaité apprendre l’autohypnose. Pour elle, il fallait être parfaite, et avec ses problèmes, elle échouait, d’où une souffrance terrible. Avec de la pratique, elle a pu apprendre à prendre de la distance.

Myopathie et hypnose

Pour répondre aux douleurs des personnes atteintes de myopathie liées à la rééducation, des psychomotriciens et des kinésithérapeutes se sont formés à l’hypnose. Si on diminue la peur du mouvement, les choses se passent beaucoup mieux. Un collègue a travaillé avec enfants et ados myopathes pour réaliser des fibroscopies par hypnose (un examen douloureux qui se pratique souvent sous anesthésie générale) dans l’objectif de faire diversion afin de calmer une douleur aiguë.

Cancer et hypnose 

De plus en plus d’infirmières sont formées à l’hypnose médicale dans les soins et l'accompagnement en oncologie. Quand la mauvaise nouvelle tombe, le patient concentre son attention vers son corps, il s’examine. La thérapie n’agira pas sur une douleur de compression, mais elle interviendra dans la phase d’acceptation, de la maladie, puis du traitement et de ce qu’il induit. Je me souviens d’une patiente de 40 ans atteinte d’un cancer du pancréas. Elle a suivi des séances d’hypnose pour suivre son traitement sans pleurer et pour réduire ses nausées dues à la chimiothérapie. Elle a accepté de travailler son état pour être sans émotion, comme une voiture portée au garagiste. L’objectif, modifier la perception de la chimiothérapie, d’agressive et douloureuse à une action réparatrice et bienveillante qui détruit les mauvaises cellules.

Amputations et hypnose

J’ai eu un patient amputé de la jambe victime de la douleur du membre fantôme. Il était gêné car il la sentait comme contractée, peut-être comme pendant son accident. Sous hypnose médicale, j’ai fait en sorte qu’il la déplie en souplesse, et apaise ainsi sa relation à son corps. Procédé identique chez une femme amputée d’un bras qui sentait encore sa main engoncée comme dans une cuirasse. On a imaginé ensemble une dilatation, pour changer sa sensation inconfortable qui s’explique par une grande détresse du cerveau en perte de repères.

Je me souviens aussi de l’histoire d’un chirurgien pratiquant l’hypnose. Il avait dû couper la jambe d’un patient souffrant d’artérite. Cette personne ressentait des douleurs neuropathiques, déprimait, s’isolait… Avec sa prothèse, elle ne pensait plus pouvoir partir en vacances… Il a fallu soigner l'angoisse par l'hypnose pour finir le travail de l’opération. La réparation que nécessite un tel changement n’est pas que physique. Il y a un travail mental pour que le patient accepte ce bouleversement.

J’ai rencontré un cas similaire il y a quelques années. Une dame ne supportait pas ses deux prothèses aux genoux. Je lui ai demandé de les intégrer car elles l’aidaient. Mieux, je lui ai demandé d’inonder ses genoux d’amour pour faire taire ce conflit !

Hémiplégie et hypnose

J’ai suivi une femme hémiplégique suite à un AVC. À travers l’hypnose thérapeutique, elle est allée faire du vélo dans le Parc de Versailles. Ce jeu de l’imagination a réduit ses douleurs et l’a remise en confiance.

Cet élargissement de la perception, que nous appelons hypnose, bon nombre de personnes handicapées l’ont expérimenté pour supporter ce qu’elles vivent - accepter l’injustice, la maladresse, la culpabilité. Un collègue suivait une patiente devenue paraplégique en sautant de sa fenêtre alors que sa maison prenait feu. Au bout de quelques séances, il lui dit qu’il avait ses deux jambes, qu’il n’avait pas le droit de lui dire ça, mais que finalement, ce qui lui arrivait était positif. Après tout ce qu’elle avait subi, sa patiente a pris du recul et a enfin cessé de se révolter.

Un handicap mental est-il compatible avec l’hypnose ?

Cela dépend du degré. La question est soulevée en gériatrie, chez les patients atteints d’Alzheimer.

En savoir plus sur la pratique de l’hypnose thérapeutique :