On parle d’inversion des rôles, de l’aidant qui prend soin de son parent dépendant comme on prend soin de ses enfants.  On parle moins de ce que ces parents dépendants continuent d’apprendre à leurs enfants adultes, avec ou sans cheveux blancs.

Faire la toilette, donner à manger, sermonner, laver le linge, répondre à mille questions, aider à marcher, consoler, rassurer la nuit : autant de gestes qui décrivent aussi bien le quotidien d’une mère ou d’un père qui s’occupe de son enfant que d’une fille ou d’un fils qui s’occupe de son parent. Est-ce une raison pour dire que, l’âge et la dépendance venant, on devient le parent de ses parents ? Pas sûr… Les gestes sont similaires, mais les histoires et les postures n’ont rien à voir. À bien y regarder, on a sans doute des surprises et de riches leçons à tirer de ces moments déstabilisants.

Inversion des rôles ou positions qui changent ?

Maryse, qui s’est occupée de sa mère atteinte de troubles cognitifs, raconte : « Je poussais ma mère à faire sa toilette. Puis un jour, j’ai dû le faire pour elle. Pour la déshabiller, je me suis mise à chanter “Alouette, je te plumerai”. J’ai été surprise de voir que cela ne la gênait pas, alors que c’était une énorme émotion pour moi. C’était la première fois que je la voyais nue. Toutes les fois où j’ai dû refaire sa toilette, j’ai chanté, j’ai fait des blagues, je l’ai complimenté. Tout ça faisait écran, détournait mon émotion. C’est comme si je devenais la soignante d’une autre que ma mère. Je ne la connaissais pas comme ça. On a beaucoup ri. »

Michèle, quant à elle, s’est occupée de son père, chez elle. Elle se souvient des derniers temps : « Il n’a jamais perdu la tête, mais sur la fin, il m’appelait la nuit. J’allais le voir et je lui expliquais, comme à un enfant, qu’on était au milieu de la nuit, qu’il fallait dormir. » Elle poursuit son témoignage et, remettant alors son père à sa place dans la succession des générations, elle se souvient : « Ma fille venait de Toulouse tous les mois avec son fils. Son arrière-petit-fils, c’était le rayon de soleil de mon père. » D’un enfant à l’autre, celui qui vient à l’esprit de Michèle quand elle doit rassurer son père la nuit et celui qui vient rappeler à cet homme âgé qu’il est un arrière-grand-père heureux et fier, c’est le temps d’une vie qui s’écoule.

L’important n’est peut-être pas de savoir dans quelle mesure les rôles s’inversent, mais d’accepter le parent âgé qu’on aide dans toutes les étapes qu’il traverse : retour des peurs d’enfant quand la vieillesse rend vulnérable, mais aussi posture de parent, d’aïeul, quelle que soit la fragilité des dernières années.

Un parent âge et fragilisé, qui nous apprend encore

Ceux qu’on appelle aujourd’hui les anciens, qu’on appelait hier les vieux sans penser à mal, ont quelque chose d’essentiel à nous apprendre, c’est le temps du grand âge : «  On a souvent du mal à parler de la vieillesse car on n’en a pas l’expérience. Comment entendre la grande vieillesse étant donné que l’on n’y est jamais allé ? » lance Claude Jourdain, psychologue clinicienne à Lyon. Les personnes très âgées sont en effet en première ligne face à la fin de la vie, ils n’ont autour d’eux que des enfants, aussi grands, responsables, avec ou sans cheveux blancs et eux-mêmes parents soient-ils. À vouloir faire de ses vieux parents des “retombés en enfance”, on prend le risque d’oublier qu’ils sont en train de vivre une expérience intime unique qui attend chacun de nous. Et que l’on peut apprendre du courage, de la dignité, de l’humour dont certains font preuve dans une fin de vie que la société moderne occulte. Apprendre aussi sur le passé familial et sur soi-même quand le grand âge, voire une maladie neurodégénérative, fait lâcher les digues de la confession, ouvre les portes sur ce qui n’a jamais été dit.

Dans son livre Grandir(1), la journaliste Sophie Fontanel, qui a aidé sa mère, rapporte ainsi les mots d’un ami, qui a accompagné son fils dans la maladie : « Non. Ce n’est pas pareil. L’enfant, vois-tu, ton projet, c’est de le sortir de la dépendance. […] Alors que ta maman, où tu l’emmènes ? L’indépendance à venir, ce sera la tienne. Jusqu’au bout, c’est toi que ta mère autonomise. C’est elle, la mère. Laisse-toi chambouler, parce que, mon amie, ce qu’elle est en train de parfaire, c’est ton éducation. »

Ressources :

(1) Grandir, Sophie Fontanel, Robert Laffont 2010