Avec l’âge surviennent fréquemment les pertes de mémoire – du souvenir qui s’estompe aux troubles sérieux type Alzheimer. Faut-il proposer au senior des exercices de mémoire ou ateliers spécifiques pour booster son cerveau ? L’avis de Marie-Christine Gely-Nargeot, professeur de psychopathologie et neuropsychologie à l’université Paul-Valéry de Montpellier.

Stimuler la mémoire : les pour

Préserver ses activités et ses relations sociales

« La mémoire est une fonction particulièrement complexe et se fragilise sous l’effet de l’âge. Dans le cas d’un vieillissement « normal », il ne s’agit pas de troubles de la mémoire, mais de troubles attentionnels, qui génèrent des difficultés à aller rechercher un souvenir. Bien évidemment, on peut stimuler le cerveau, mais comment ? Certains ont créé des méthodes, assimilées la plupart du temps à des exercices musculaires. C’est oublier que le cerveau n’est pas un muscle ! Je recommande plutôt aux personnes âgées de « rester dans la vie » : sortir de chez soi, nourrir des relations sociales, aller au théâtre ou au cinéma, jouer au scrabble et aux mots croisés, participer à des activités artistiques ou des ateliers d’écriture… sont d’excellentes exemples de stimulation du cerveau. Ou le tricot, qui fait travailler certains réseaux cognitifs du cerveau, dont ceux de la mémoire. Les relations intergénérationnelles sont également très stimulantes. L’important est de choisir une activité où la personne prend du plaisir, ce qui facilite l’engagement. Mais inutile de s’imposer d’apprendre trois pages de Victor Hugo chaque jour ! Le jardinage ou l’activité physique sera tout aussi efficace… »

Des méthodes fondées et individualisées en cas de pathologie

« Dans le cas d’un vieillissement problématique, avec maladie de type Alzheimer, c’est différent : il y a de réels troubles de la mémoire. Mais on peut apprendre au patient à récupérer plus facilement ses informations. Il existe des méthodes empiriquement fondées – contrairement aux livres qui sont un peu intuitifs. Il faut donc choisir une technique mise à l’épreuve de la loi scientifique et se renseigner sur la formation des responsables : plutôt des neuropsychologues, formés à la personne âgée. La prise en charge doit également être individualisée – car les cerveaux ne sont pas identiques – et focalisée sur un but de la vie quotidienne, comme utiliser son téléphone mobile, c’est beaucoup plus opérant dans la vie de tous les jours. Il y a également la méthode Montessori, que le neuropsychiatre Cameron Camp a appliqué aux personnes âgées présentant des troubles cognitifs. C’est un autre type de prise en charge, absolument extraordinaire. »

 

Faire travailler son cerveau, ça passe aussi par des activités ludiques © iStock

Stimuler la mémoire : les contre

Une focalisation anxiogène sur la mémoire

« Il y a aujourd’hui une focalisation sur la mémoire qui me gêne toujours, car elle est très réductrice. Oublier est un processus normal et tout-à-fait nécessaire, salvateur même. Or, la mémoire est devenue la fonction suprême dans la société et la maladie d’Alzheimer, très médiatisée. On s’est mis à tout pathologiser et cela génère de l’angoisse, créant une « Alzheimerophobie ». Plutôt que de s’imaginer qu’il est normal, le patient se dit : « Il ne faut pas que ma mémoire s’écarte de la norme, sinon c’est que je suis en train de devenir dément. » C’est très anxiogène ! La plainte mnésique liée à l’âge est d’ailleurs devenue plus importante depuis qu’on a créé des centres mémoire dans les hôpitaux. »

Attention à la stigmatisation et aux exercices pour muscler sa mémoire

« De plus, la stigmatisation est très délétère sur la mémoire : une personne âgée répondra à un test de mémoire comme elle pense que doit répondre une personne de 70 ans – de même que la petite fille qui, parce qu’elle croit qu’elle n’est pas bonne en maths, n’aura pas de bons résultats. Attention aussi à ne pas se laisser avoir par les sirènes des différentes méthodes destinées à muscler la mémoire, qui profitent du fait que les personnes âgées sont très en demande. Ce type d’exercices ne me semble pas primordial. Je suis davantage pour que l’on optimise la réalisation des activités quotidiennes, le bien-être et la qualité de vie de la personne. Et que l’on ne décide pas pour elle. »

 

Ressources :

La Fondation Médéric Alzheimer propose un annuaire national des consultations mémoire

Blog Penser autrement le vieillissement par Martial Van der Linden, docteur en psychologie et professeur de neuropsychologie et psychopathologie et Anne-Claude Juillerat Van der Linden, docteure en psychologie et psychologue clinicienne spécialisée en neuropsychologie.

HAPPYneuron, éditeur de jeux à visée cognitive, s’appuie sur les travaux d’experts scientifiques. La méthode a été mise au point par Bernard Croisile, neurologue spécialiste de la mémoire et chef de neurospychologie à l’hôpital neurologique de Lyon.

Mémoire d’éléphant ! Vrais trucs et fausses astuces, Alain Lieury, éd. Dunod, 2015, 14,90 €

Tout sur la mémoire, Bernard Croisile, éd. Odile Jacob, 2009, 26,90 €