S’occuper d’un proche malade, vieillissant et/ou handicapé, c’est un job à plein temps. Mais qui n’est pas reconnu comme tel. Comment obtenir la reconnaissance des compétences d'aide à la personne qui, durant ce temps suspendu, ont enrichi le savoir-faire des aidants ?

Beaucoup d’aidants – qui sont souvent des aidantes – se trouvent contraints d’arrêter de travailler pour s’occuper d’un proche malade. Et lorsque celui-ci disparaît, ils ne sont pas rares à se retrouver au RSA, sans perspective d’emploi, alors même que l’expérience leur a permis de développer de nombreux savoir-faire. « Je suis montée en compétences dans tout ce qui est juridique, administratif, montage de dossiers, aide sociale. Mais aussi dans la santé, y compris la nutrition » résume Claudie Kulak, qui a pris soin de sa tante durant des années avant de devenir tutrice de son père atteint d’Alzheimer. Comme elle, les aidants savent gérer un budget, se débrouillent mieux que personne pour trouver des solutions, font preuve d’une grande organisation et s’improvisent chef d’orchestre d’une équipe d’intervenants à manager. « Il suffirait d’une formation complémentaire pour devenir pros », continue celle qui a depuis monté le site La compagnie des aidants.

Se former à l’aide à la personne

Mais pour l’heure, inutile de compter sur la VAE pour les aidants familiaux (Validation des acquis de l’expérience) : si un amendement à la loi sur l’adaptation de la société au vieillissement a été proposé en ce sens lors des débats au Sénat en mars 2015, le projet a été retiré car l’aidant familial à domicile n’est pas encadré. La VAE  n’est donc possible que pour ceux travaillant dans un hôpital, une maison de retraite ou une structure prestataire de services. Reste les formations. Pour offrir une réponse aux désireux de se professionnaliser, Claudie Kulak  travaille ainsi à la création d’un parcours de formation des aidants couronné par une certification, en partenariat avec l’institut Iperia.

Les compétences d’aide à la personne sur le CV ?

Mais les compétences d’aide à la personne sont-elles transférables à d’autres secteurs ? Peu conscients encore de leur statut d’aidant et des capacités qu’ils ont cultivées, les aidants n’indiquent généralement pas cette expérience d’aide auprès d’un proche dans leur CV. Trop privé, trop stigmatisant, trop risqué. Pourtant, de la gestion de crise à la résistance au stress, leurs qualités pourraient intéresser nombre d’entreprises – si les employeurs se laissaient convaincre. Et ils commencent visiblement à s’intéresser à la question. « Beaucoup de DRH sont venus à la Journée des aidants, car ils s’inquiètent de l’absentéisme élevé de leurs salariés aidants, remarque Claudie Kulak. Nous les avons informés et sensibilisés à cette démarche, pour qu’ils comprennent que cela peut être une richesse d’embaucher une aide à domicile. Et je pense qu’on est à deux doigts de pouvoir valoriser cette expérience sur un CV, comme on le fait pour du bénévolat. » Optimiste, la directrice de l’association sait toutefois que ce sera aux aidants eux-mêmes de faire bouger les lignes. Et d’oser revendiquer ce qu’ils ont appris durant ces longues années à prendre soin d’une personne fragilisée…

Les aidants, des acteurs du changement

Franck Guichet, sociologue, travaille notamment pour des associations d’aide et de soutien aux aidants. Il a fondé le bureau d’études EmiCité, spécialisé dans les projets innovants pour l’accompagnement des personnes vulnérables.

« Que les aidants familiaux puissent se professionnaliser en devenant auxiliaire de vie, notamment par le biais de la VAE, me semble risqué. D’abord pour eux-mêmes : rappelons que le métier d’auxiliaire de vie est difficile, qu’il y a une forte pénibilité, de nombreux accidents (*) et que les rémunérations sont très faibles… Ensuite pour les personnes aidées : ce n’est pas parce qu’on a été aidant pour l’un de ses proches qu’on peut l’être pour tout le monde. Il y a de multiples précautions à prendre dans la relation d’aide, une réflexion à avoir sur sa posture et pour tout cela, la formation à l'aide à la personne est indispensable.

En revanche, je suis convaincu de l’intérêt de mettre en valeur leur expérience dans l’entreprise. Les aidants ont acquis un potentiel, dont on ne sait pas encore bien comment le valoriser. Ils sont par exemple amenés à reconsidérer l’ordre de ce qui compte : la qualité des relations avec l’entourage prend une importance qu’elle n’avait pas toujours avant, de même que la recherche d’enjeux plus humains et la quête de sens dans le travail. D’ailleurs, beaucoup d’aidants expriment leur volonté de travailler dans le social ou la santé, de pouvoir contribuer davantage au bien-être.

Ils apprennent également à être attentifs aux besoins des autres – ce qu’on appelle « le care » et qui est particulièrement important pour des personnes fragilisées. On peut imaginer que cette aptitude permettrait de diminuer la part de violence dans le monde du travail, d’apaiser l’atmosphère de compétition exacerbée. En outre, ils ont développé une polyvalence et une capacité d’adaptation très fortes. Si on les soutient, je suis persuadé que les salariés aidants sont les plus fiables en termes d’engagement et de loyauté.

Aujourd’hui, reconnaissons que l’expérience de l’aidant n’est pas valorisée comme peut l’être les performances sportives ou la réussite professionnelle d’un individu. Elle apparaît noyée dans le quotidien, comme une suite d’actes ordinaires dont on ne parle pas. Mais toutes ces petites attentions peuvent prendre une importance extraordinaire pour la personne aidée quand elle n’a plus que ça. Si l’on veut construire une société plus humaine, bienveillante et inclusive, les aidants sont certainement des acteurs importants de ce changement. »

 

Pour en savoir plus sur le rôle des aidants :

L’Association française des aidants

CIF-Aidants, Centre d’information et de formation des aidants

Aidautonomie, le site des aidants familiaux et des personnes fragilisées

Le site des aidants

Le site de La compagnie des aidants

L'Institut Iperia

Le bureau d’études émiCité

 

(*) Rapport de la CNAMTS montre que le nombre d’arrêts de travail augmente dans le secteur des services à la personne.